— « Si ! »

— « Où est la femme avec laquelle tu es marié ? »

Avec un sourire qui dénote la plus parfaite insouciance, l’homme répond :

— « Dans les districts ! »

J’ai déjà parlé de la promiscuité qui règne dans les cases tahitiennes et de ses conséquences sur les mœurs. Il faut ajouter que la virginité n’est nullement en honneur. Bien au contraire, elle est considérée comme un état contre nature, comme une preuve de faiblesse. Les missionnaires catholiques et les instituteurs appartenant à des ordres religieux ont eu fort à faire au début pour réagir contre ce préjugé qui ne nuisait en rien, d’ailleurs, au respect dont on les entourait, préjugé qui n’a pas aussi complètement disparu qu’on pourrait le croire.

Ce qui s’oppose et s’opposera de longtemps encore à la constitution régulière de la famille c’est la fréquence des adoptions. Le Tahitien a plus que l’amour de l’enfant ; il en a le culte. Les derniers et touchants poèmes de Victor Hugo sur l’enfance et sur ce qu’elle a de béni, de mystérieux et de sacré, sont vécus par ces hommes robustes qui entourent de tant de soins l’être chétif et nu dont les premiers cris et les premiers sourires sont écoutés et accueillis avec une sorte de religion. On ne peut faire à un Tahitien de don plus précieux que celui d’un enfant. Les parents usent de leur influence, le chef de la famille abuse de son autorité pour se faire remettre dès leur naissance des enfants à qui ils donnent immédiatement un nom et des biens et qu’ils ont parfois adoptés avant même qu’ils aient vu le jour. Et cet enfant, ce nourrisson, ce pupille qui mange dans la maison, se trouve avoir autant de droits à l’héritage que s’il était né du légitime mariage de l’homme qui l’a pris. N’arrive-t-il pas que des Tahitiens après avoir adopté des enfants donnent les leurs à d’autres parents qui n’en auront pas moins soin ?

Le cas s’est présenté pourtant où le sentiment maternel s’est révolté, où une mère a tenté de refuser son enfant au fetii, parent, qui venait le lui prendre, mais c’est une exception. D’ailleurs, le chef du district a parlé impérativement. Il voulait cet enfant, il l’avait retenu comme on peut retenir le petit d’une chatte ou d’une chienne : il fallut le lui donner. La pauvre mère ne s’en est jamais consolée. L’enfant était une jolie petite fille. Cette mère, les autres méritent-elles ce nom ? est une demi-blanche. Les physiologistes, disposés à confondre les sentiments avec les sensations et les qualités affectives avec les aptitudes cérébrales, peuvent ici se donner carrière, et mettre en avant la théorie de l’hérédité. Je leur livre ce petit fait qui peut mener à de grosses conséquences.

On se doute bien qu’en ce pays les enfants naturels n’ont pas à subir les affronts et les épreuves que notre société civilisée ne leur épargne pas. Les thèses éloquentes et passablement déclamatoires que la recherche de la paternité a inspirées à quelques dramaturges et à quelques démagogues seraient ici sans écho. A quoi bon se préoccuper de trouver un père quand plusieurs sollicitent la faveur de se charger de ce bébé dont la peau presque blanche révèle la naissance irrégulière ? Les enfants naturels ne sont pas les moins choyés ; on s’honore même, dans le district, de voir grandir sous son toit ce jeune garçon ou cette jeune fille aux traits adoucis, à la voix moins rude, aux formes moins belles mais plus souples.

Comme ils sont jolis ces enfants tahitiens ! Comme ils ont une mine éveillée et malicieuse ! Ils se sentent les maîtres et le font bien voir. Quels tyrans !

— « Dis à ton garçon d’apporter ce vase ? »