Ne me parlez pas ! Le pêcheur est aussi un guerrier. Il lutte avec la mer, avec la vague, avec le sauvage requin, le vorace poisson qui se tient à l’entrée de la passe. Et parce que votre rivage et le mien ne sont pas clos, nous en sommes venus aux mains. Vous m’avez fait tort malignement, mais quand nous nous rencontrerons face à face, ma défaite et votre bravoure seront oubliées !

Vous êtes un homme turbulent, un homme qui a une grosse voix. Quand vous m’accusez, je suis tranquille. Vous êtes un homme turbulent, un homme qui a une grosse voix. Les chefs sont en autorité. Quand la guerre sera déclarée, alors votre passe sera fermée ; vous serez comme dans une nasse, dans un fossé.

Savez-vous faire la guerre ? Etes-vous un champion ? Laissez-moi ma portion dans votre pays avant que les os des mâchoires des guerriers tombés ne soient au Marae et que ne soient dites les prières du prêtre qui sait comment on délivre son pays !

Le discours suivant est aussi une déclaration de guerre, mais d’une forme plus obscure :

Le petit poisson noir empoisonné a une pensée à dire. Le poisson abandonné est percé par le pieu que l’on tient dans la main. Qui pousse le canot au large ? Un vil petit poisson.

Le poisson mourant voudrait dire quelque chose et retrouver la vie sous le banc de corail.

Il voudrait, le poisson borgne, dire quelque chose :

« Vous venez dans une pirogue d’écorce en jouant de la pagaie. Ce n’est pas une pirogue de la mer. Vous mangez comme un glouton et vous n’appréciez pas cette nourriture. Savez-vous comment dormir sur vos rivages sans un oreiller ?

» Je suis celui qui connaît tous ses ancêtres, tous ses parents jusqu’à présent.

» Regarde à ma tête, toi ! Elle est pleine de l’eau qui vient de mon pays ; elle est blessée d’un coup de la pierre lancée.

» Regarde à ma tête ! Elle est pleine des cicatrices de la lance.

» Regarde à moi, toi ! Qu’est-ce que vous attendez ici ? Tu manques de ressources ! As-tu l’adresse d’un homme ? Tu n’es qu’un maladroit.

» Tu as le corps d’un homme et les désirs d’une femme ! »

Je reviendrai plus tard sur ces chants de guerre et sur ces récits de batailles.

XII

Les Arioi. — Leur légende. — Histoire de cinq petits cochons. — Le Roi, les Gros-Ventres. — Les Arioi et les pêcheurs.

Les Arioi ont beaucoup occupé les voyageurs. Qu’était-ce au juste que cette secte mystérieuse et qu’y avait-il de vrai dans la croyance généralement répandue que les affiliés tuaient leurs enfants au berceau ? L’existence même de la secte, le caractère qu’elle prenait d’une caste investie d’honneurs et de privilèges, l’appareil religieux et militaire dont elle s’entourait, jettent un jour particulier sur les mœurs des Tahitiens et sur leur passé si obscur et si énigmatique.

On n’attend pas de moi que j’entreprenne des recherches historiques. Les manuscrits de M. Orsmond m’en dispensent d’ailleurs. Ils sont si complets, si explicites en ce qui concerne les Arioi qu’il y a bien peu de chose à dire après eux. Les coutumes et les cérémonies des initiés y sont décrites, peintes pour ainsi parler, avec un tel luxe de détails et une préoccupation si visible d’éviter toute mystification qu’on ne peut révoquer en doute la véracité du narrateur.

Voici d’abord la légende de l’origine sacrée des Arioi. C’est comme une introduction poétique à la description un peu touffue des usages de la secte. Le cochon y joue un grand rôle, comme on le verra. Arioi veut dire joueur, acteur, danseur.

L’ORIGINE DES ARIOI

Les Arioi viennent de Vaiotaha, dans l’île de Borabora. Ils descendent d’Oro, roi de l’air et du firmament, le roi à la ceinture rouge. Oro, roi du ciel, et Vaiéa qui vivait dans l’eau avaient tous les deux des ceintures rouges.

Oro habitait le firmament avec ses femmes, Teurihaoaoa et ses compagnes. La femme bien aimée d’Oro était Atea, mais un jour il lui donna un coup de pied et elle tomba à Hahaione.

Pendant quelque temps, Oro vécut sans femme. Teurihaoaoa et ses compagnes eurent pitié de lui parce qu’elles le voyaient sans femme, et elles lui dirent : « Oro, nous allons chercher une femme pour toi. »

Elles partirent aussitôt. Elles étaient vêtues de feuilles de ti (dracena) et portaient un roseau à la main, un roseau pareil à celui dont on se sert dans le jeu appelé Apere.

Elles descendirent des cieux et abordèrent à Tahiti, la première terre qui s’offrit à leur vue. Les hommes et les femmes étaient assemblés, mais à Tahiti elles ne trouvèrent pas une femme qui fût digne d’Oro.

Elles partirent pour Raiatea. Tous les hommes et toutes les femmes étaient assemblés, mais elles ne trouvèrent pas à Raiatea de femme qui fût digne d’Oro. Toutes les femmes étaient laides ; toutes avaient le visage plissé.

Elles partirent pour Borabora où elles trouvèrent une femme très belle pour Oro. Elle s’appelait Vairaumati, ce qui veut dire : « Mélange des douces liqueurs. »

Vairaumati était consacrée à Oro ; elle était apparue pendant que grondait le tonnerre.

A Tahiti, Teurihaoaoa et ses compagnes n’avaient trouvé que des femmes aux laids visages, pâles ou colorés.

A Borabora, elles trouvèrent une femme très belle, digne d’être la femme d’Oro, dieu de la guerre. Elle s’appelait Vairaumati ; elle s’abritait sous les nattes consacrées aux dieux.

Vairaumati était couchée. On l’a fait mettre debout. Elle était venue à la lueur des éclairs et l’on en avait peur. Elle était fort belle. Son visage resplendissait comme le soleil au milieu du jour et comme la mer bleue qui réfléchit les rayons du soleil.

— Que voulez-vous ? leur dit-elle. Que cherchez-vous ?

— Nous cherchons une épouse pour notre frère !

— Où donc est-il, votre frère ?

— Il est dans le firmament.

— Est-il beau ?

— Il est très beau !

— Est-ce vraiment moi que vous cherchez ?

— C’est toi et c’est pour te chercher que nous sommes venues ici ! Veux-tu être la femme de notre frère ?

— Dites-lui de venir !

Elles remontent dans les cieux pour annoncer à Oro qu’elles lui ont trouvé une femme.

Quand elles arrivent, il dort. Elles le réveillent et lui disent :

— Lève-toi ! Nous t’avons trouvé une femme !

— Où est-elle ? demande Oro.

— Là-bas, sous nos pieds ! Elle est à Vaiotaha, dans l’île de Borabora.

Oro prend son vol et s’élance dans l’espace. Il plane sur l’univers et descend vers la terre.

Il aperçoit Vairaumati défendue par l’esprit rouge, Vane tea, et par l’esprit blanc, Vane ura.

Il est émerveillé en la voyant.

Dès que Vairaumati aperçoit Oro, elle s’approche de lui, et ils vont dormir ensemble…

Pendant trois nuits Oro dort avec Vairaumati, puis il se met à songer. Il a honte parce qu’il n’a fait aucun présent à sa compagne. Elle a apporté beaucoup de choses avec elle, mais lui, Oro, n’a rien…

Oro songe. Il faut qu’il fasse à sa femme des présents équivalents à ceux qu’elle a apportés. Il songe et s’en retourne dans le firmament afin de chercher un cadeau pour sa compagne.

Il trouve ses sœurs et il leur demande où sont leurs fils ?

— Ils sont ici, répondent-elles.

— Apportez-les ! Je veux les emporter comme un présent pour mon épouse.

Les sœurs d’Oro pleurent sur leurs enfants qu’Oro appelle à lui, qu’il change en porc et en truie, et qu’il emporte pour sa femme.

Oro est revenu près de Vairaumati. Il dort avec elle et, pendant la nuit, la truie devenue pleine met bas cinq petits cochons.

La truie est conduite aussitôt chez le tahua, prêtre, qui la dédie à Oro et consacre les cinq petits cochons.

Le cinquième cochon était le Vahapu (mot dont on se sert quand le tapu ou tabu, défense de prendre, de toucher, est enlevé).

Le quatrième cochon était celui des Araroa (voyageurs) qui vont de place en place pour Oro.

Le troisième cochon était celui qui s’approche des femmes pour consommer l’adultère.

Le second cochon était celui qui fut chassé dans la mer, le marsouin.

Le premier cochon fut le cochon sacré des Arioi. On l’appelait Ia i te mah oehoe, le poisson errant dans les eaux profondes. Son maître était Oro i te tea moe, le dieu Oro aux plumes rouges. C’est du dieu aux plumes rouges que descendent les Arioi ; c’est de lui seul que descendent tous les Arioi de l’univers. Ils n’ont pas d’autre origine.

Oro veut laisser son cochon à Opoa, à Havaiï ou à Raiatea, mais il ne trouve pas un endroit pour le poser ; il est obligé de le porter dans ses bras.

Oro rencontre Mahi. Il lui dit : « Mon ami Mahi, voici une chose excellente, un cochon. Va-t-en à Tahiti, et trouve une place où nous pourrons le mettre ! »