Ici, la légende se bifurque. Oro n’y joue plus qu’un rôle secondaire : le héros est désormais Mahi, qui vient s’établir à Tahiti avec le cochon sacré.

Mahi part aussitôt. Il vient à Tahiti dont tous les habitants sont rassemblés devant le Marae. Haato était alors le premier prêtre d’Oro. Il priait devant le peuple.

Personne ne dit à Mahi de venir manger. Il a faim et doit se contenter de nono upu. Personne ne lui dit : « Viens dans ma maison ! » Il cherche un ami à Tahiti, mais il ne peut en trouver un seul. Il s’en retourne à Opoa. Opoa, c’était le grand marae de Raiatea.

Trois fois Mahi vient à Tahiti et trois fois il s’en retourne à Raiatea. La troisième fois, il rencontre enfin un ami à Tahiti. Il va jusqu’à Afaahiti (un district de l’Est) et rencontre Taurua, Étoile du Matin, une jeune fille dont le père s’appelle Hua Tua. Elle était teinte du jus de mati, qui est rouge.

Taurua dit à Mahi : « D’où viens-tu ? » Il répond : « Je suis sans un ami. Je vais ici et là. » Étoile du Matin lui dit alors : « Entre dans la maison ! Je vais appeler mon père Hua Tua. »

Elle appelle son père qui vient pleurer auprès de Mahi quand il apprend qu’il est sans ami. Le vieillard dit à son hôte : « Salut à toi, Mahi. Je suis heureux que tu sois venu dans ma maison ! »

Hua Tua fait apporter des cochons. Il les donne à Mahi en lui souhaitant la bienvenue et les consacre en prononçant le nom d’Oro, le dieu à la flèche cachée.

Un cochon reste qui erre devant la maison. Il reçoit le nom d’une ronce qui se trouve à Taravao. C’était le cochon que Mahi avait apporté, qu’il avait dédié à Oro et laissé en liberté.

Mahi dit à Hua Tua : « Épargne ce cochon ! Je désire le placer sur ma pirogue Hotu. Dès qu’elle sera prête à être lancée, je reviendrai à Tahiti sur cette pirogue. »

Hua Tua fait préparer des provisions pour Mahi. Il y avait des cochons, des étoffes, des vivres de toutes sortes.

Mahi s’écrie : « Qu’est-ce que cela ? J’ai fait un heureux voyage ! J’ai trouvé un ami à Tahiti ! Il m’a donné ces cochons cuits pour moi ! »

Puis il partage l’un des cochons. Il envoie une épaule à Taura Atua (Endroit où le Dieu s’arrête) qui habite à Moorea ; une autre épaule à Mataa (Œil luisant), qui habite Papara. Cette seconde épaule fut apportée aux rois de Papeuriri en échange des plumes rouges destinées aux dieux. Une cuisse fut envoyée à Maro Ura (Ceinture rouge), qui habite Hitia, et l’autre cuisse à Atea, qui habite Raiatea.

Maintenant qu’il a trouvé un ami à Tahiti, Mahi retourne à Raiatea où il plante, dans l’îlot Motutorea, des « aute » pour donner à manger à ses cochons et où il fait préparer des rouleaux d’étoffe d’écorce pour Hua Tua.

Cependant Mahi songe que son ami est pauvre, un homme d’un rang inférieur. Il voudrait trouver un ami d’une classe plus élevée, et il attend l’arrivée de Tamatoa, le roi de Raiatea.

Tamatoa arrive. Mahi lui dit : « Tamatoa, je t’apporte toutes ces choses : une pirogue double, un cochon, un chapeau magnifique, un rouleau d’étoffe, des plumes rouges et noires, des perles brillantes. »

— Que veux-tu de moi ? demande Tamatoa. Pourquoi me donnes-tu toutes ces choses ? »

— Je désire porter ton nom, Tamatoa, répond Mahi, et que tu portes le mien ! Tamatoa sera mon nom, Mahi sera ton nom !

Tamatoa accepte de grand cœur mais à la condition qu’ils iront s’établir tous les deux à Opoa. Ils partent.

A Opoa, Tamatoa prend le vané, l’étoffe dont l’idole Oro est enveloppée, et il en couvre Mahi à qui il demande de faire connaître son désir.

Mahi désire que le grand cadeau qu’il prépare en ce moment puisse parvenir en sûreté jusqu’aux cuisses de son ami Hua Tua à Afaahiti, à qui il a beaucoup de choses à donner.

Tamatoa réunit beaucoup de choses :

Une pirogue qui porte le nom de Hotu (Comme un grain qui pousse).

Une prière qui enseigne à tuer son ennemi.

Une corde d’écorce de noix de coco pour attacher des pirogues ensemble.

Une corde d’écorce de noix de coco pour atteindre le ciel.

Une trompe qui résonne en toute saison.

Une noix de coco pour servir de bouteille.

Un chapeau, l’ombre du dieu Tii, idole sculptée, celle qu’on appelle le soutien de la maison.

Une étoffe faite de feuilles séchées depuis longtemps.

Un éventail qui signifie : « La paix est rétablie ! »

Un oreiller appelé Fefeu, celui qui cherche querelle.

Une ancre appelée Raituavao, bien solide.

Un rouleau d’étoffe comme on en voit sur les rivages de Tahiti.

Une pièce de bois sur laquelle on fabriquait les étoffes avec les écorces en les tapant sans relâche, d’où son nom de « Bruit constant ».

Un marteau en bois appelé la Réunion des cieux.

Une étoffe appelée le Long figuier de la déesse Hina.

Une cloche appelée la Langue des cieux.

Une tapa ornée de plumes rouges.

Tamatoa dit à Mahi : « Voilà ce que je te donne pour être ajouté au grand cadeau que tu vas faire. »

Mahi répond à Tamatoa : « O roi, puisque tu m’as donné ces choses, elles seront portées jusqu’aux cuisses de Hua Tua à Afaahiti. »

Teramanini de Raiatea et Huaatua d’Afaahiti se partagèrent les présents. C’est depuis que ces présents furent placés sur les genoux de Huaatua que les Arioi se sont institués à Tahiti. Ils venaient, du côté de la pleine mer, d’un îlot situé près de la case d’Oro à Raiatea et ils se tenaient aussi près de la maison du petit Auna.

Avez-vous compris quelque chose ?

Avez-vous saisi le lien qui peut exister entre le veuvage d’Oro, roi du firmament et de l’espace, sa rencontre avec « Mélange des douces liqueurs », la transformation des jeunes garçons en cochon et en truie, la naissance des cinq petits cochons, les pérégrinations de Mahi et sa rencontre avec « Étoile du Matin », l’amitié qui se noue entre Mahi et Tamatoa, et l’origine sacrée des arioi ? On peut difficilement imaginer quelque chose de plus décousu que cette légende où le fantastique coudoie le naturalisme et où le cochon poétisé ou cuit sert tour à tour d’emblème et de nourriture. Telle quelle cependant, elle étonne, intéresse, instruit.

Les mœurs et les coutumes des arioi méritent d’être connus. M. Orsmond a recueilli à cet égard, de la bouche des vieillards, des renseignements fort curieux mais que leur abondance ne laisse pas de rendre un peu fastidieux. Le Tahitien est prolixe, verbeux. Il aime à s’entendre parler et ne craint pas de se répéter. Il m’a fallu réduire à des notes parfois très brèves une accumulation d’épithètes sous lesquelles se perdait le trait principal, essentiel.

Les arioi portaient des marques distinctives ; ils étaient tatoués de façon à se reconnaître entre eux. Dans chaque district, ils avaient un chef, le roi des arioi, qui était l’homme le plus versé dans les vieux récits tahitiens et portait une ceinture rouge, en parodie de la ceinture de plumes rouges dont les rois entouraient leurs reins.

Il y avait plusieurs grades parmi les arioi.

L’arioi dont les jambes étaient entièrement tatouées depuis le pied jusqu’à l’aine était le chef ou le père. Il était très respecté. C’était le roi qui l’avait promu au rang suprême. On le reconnaissait aisément. Son corps était oint d’une huile odoriférante et son visage luisait. Il n’y avait pas d’homme plus grand que l’avae parai (Jambes noires). Il conduisait la troupe des arioi, s’habillait à sa fantaisie, et portait la ceinture rouge. Il avait plusieurs pirogues et, dans les cérémonies, assis sur un siège élevé, il appelait par leur nom ceux qui devaient se partager les cochons et les fruits.

La deuxième classe des arioi était celle dont les membres se tatouaient sur les côtes.

Les arioi de la troisième classe se tatouaient sur le dos.