Dans les notes que j’ai sous les yeux défilent les uns après les autres les principaux chefs des arioi. Tous leurs discours se ressemblent ; ils prennent tous en parlant l’attitude hautaine du coq auprès de la poule ; ils ont tous leur cochon sacré, leur vêtement sacré, leur ceinture rouge. Ils ne diffèrent que par le nom. Ils s’appellent : Grand maître des cérémonies, Petite pirogue avec une pierre blanche voguant où la mer se brise sur les récifs, etc., etc… A la longue, il est fatigant de les entendre nommer, avec la même jactance, leur montagne, leur maison, leur marae et leur rivière. Passons.
Ces cases des arioi étaient aussi grandes que celles des chefs de district ou des membres de la famille royale. Ils les construisaient en commun et se réunissaient pour aller chercher le bois, le bambou, les feuilles sèches de pandanus dont elles étaient faites. Cette propension à bâtir a été depuis exploitée pour la construction des fare hau, maisons communes, des temples et des écoles.
Quelques détails encore. Il y avait quatre classes de personnes à Tahiti : les rois, les gros-ventres ou vieillards, les sénateurs si l’on préfère, les arioi et les pêcheurs. Les rois ou chefs avaient autour de leur maison un mur de pierres posées les unes sur les autres ; les arioi entouraient leur case d’une barrière en bois de mayoré ; les pêcheurs se contentaient de barrières formées de petits morceaux de bois. Quant aux gros-ventres, ils habitaient le marae et servaient les dieux. Les gros-ventres laissaient croître leurs cheveux. Chaque classe instruisait la jeunesse à sa façon. Le roi dressait les domestiques dont il avait besoin. Les gros-ventres éduquaient des héraults, des messagers, des veilleurs et des porteurs de dieux. Les arioi instruisaient les jeunes gens pour en faire des acteurs, des danseurs ou des mimes. Les pêcheurs leur enseignaient la pêche afin qu’ils pussent à l’âge de puberté devenir des pêcheurs à leur tour.
Le roi nommait le chef, le roi des arioi, l’arii arioi. La désignation faite devant l’assemblée, un des premiers parmi les arioi criait : « Donnons les Jambes noires à un tel ». Si la foule y consentait, les jambes du nouveau chef étaient tatouées sur l’heure, en public. Ce roi des arioi était, le plus souvent le parent d’un chef et depuis longtemps on le destinait à cette haute fonction dont ses fétii et alliés tiraient un grand profit :
Quand on a des parents il faut les soutenir.
XIII
Le Mariage de Roti. — La naissance des Étoiles. — La vengeance de Tetohu, prêtre de Nuurua. — Ressouvenirs antiques. — Encore les arioi. — Tout à l’amour. — Les filles laides.
Je cherche depuis longtemps querelle à Pierre Loti. Pourquoi Loti ? Il n’existe point d’l en tahitien. En style d’erratum, c’est Pierre Roti qu’il faut lire et le titre du célèbre roman suivant la fortune du nom de son auteur c’est le Mariage de Roti qui nous enchanta. Grâce à l’absence de certaines consonnes, de Clémentine on fait Térémentine en ce pays charmant. La langue tahitienne est d’une rare indigence en mots comme en articulations, mais elle est très douce. Le « non », aïta, et le « oui », êh, prononcés par une demi-blanche, sont des syllabes aussi musicales que le « si » de l’italien que l’on parle à Florence.
Vers 1819, une très vieille femme racontait à M. Orsmond la genèse des étoiles. L’ombre d’Arago et celle de Leverrier souriront de ce récit.
LA NAISSANCE DES ÉTOILES
Caverne puissante qui fait naître fut l’origine de toutes choses.
Il épousa la femme Terre Noire qui donna le jour au roi Le Sable.
L’Océan roula et le soir arriva. L’Océan roula et les nuages vinrent, et Caverne puissante qui fait naître abandonna la femme Terre Noire.
Caverne puissante qui fait naître fut l’origine de toutes choses.
Il épousa la femme Grandes Ordonnances qui donna le jour au roi Étoile.
L’Océan roula et la lumière parut. Petite Vallée coup sûr d’un guerrier et Vallée puissante furent des étoiles. Ciel clair et jaune fut leur roi.
Quand Vallée puissante épousa la femme Reine Unique, le roi Deux grandes Époques naquit. Deux grandes Époques est l’étoile qui traverse la nuit, étoile lumineuse comme la boussole de l’Est.
Deux grandes Époques se fit une pirogue qu’il appela Œil changeant, il vogua sur la mer jusqu’au roi Sud qui habite vers les récifs de corail, et il épousa Caverne.
Douleur d’un père chéri fut leur boussole et leur fils, le roi Amorce Rouge naquit. C’est lui qui se lève le soir avec un œil rouge et dont la clarté enflamme le ciel. C’est le dieu qui vole avec des réverbérations remplies de merveilles.
Amorce rouge se fit une pirogue qu’il appela le Grand Jour qui vole dans le ciel, et fit voile vers l’Orient.
Le Grand Jour épousa la femme Coquille du Ciel. Celle-ci donna le jour au roi Deux Grandes Époques qui guide la pirogue vers La Bonite. Ainsi fut établie pour toujours la nuit dans le sud. Naquirent ensuite Cacher, Vide, Jamais, Pince, Tromper et Réputation pour la nuit, et l’Homme pour le jour. Grande Réputation, Réputation d’un Esprit, Esprit mort, Coupé, Premier Jour de la Lune, Tordre-par-plaisanterie et Origine furent les étoiles du ciel de La Bonite.
L’Océan roula et Oubli parut avec Avant-Coureur et Bien marqué, et leur pirogue fut appelée La Bonite, la pirogue de la sérénité suspendue sous le ciel et qui vogue vers le roi Ouest.
Le roi Ouest épousa la femme Juste Mer d’odeur forte, qui donna le jour à Parent qui mange les pierres. Quand le roi Ouest épousa la femme Ciel de longue justice, les rois Étoile filante et Vent fort du Nord naquirent.
Le roi Étoile filante épousa la femme Couvert du Ciel.
L’Océan roula et Étoile des Mouches parut.
L’Océan roula encore et Étoile scintillante parut pour embellir la maison irrégulière, le ciel.
Tout cela fut ordonné pour rendre plus éclatante la splendeur des Deux Époques et pour réunir une grande assemblée devant le roi Ivresse.