C’est ainsi qu’il était expressément interdit aux profanes de pénétrer dans l’enceinte où les arioi étaient occupés à se partager les cochons et les étoffes. L’imprudent s’exposait à la mort car sa seule présence était un sacrilège et déshonorait la fête. Dès qu’on l’apercevait on se jetait sur lui, le casse-tête à la main.

Les arioi n’étaient pas nombreux et c’était une des causes du prestige qui les entourait. Il y avait tout au plus quinze Jambes noires à Tahiti ; chacun avait un cochon sacré, un vêtement sacré fait d’écorce et une ceinture rouge.

Le cochon sacré n’était jamais mangé, dans le principe. On lui perçait les oreilles de trous où l’on plaçait des fruits de petite dimension. Quand le moment du sacrifice était arrivé, on l’étranglait, on l’enveloppait dans une ceinture rouge et on le portait devant le marae où il était consacré au dieu Oro. On le laissait se corrompre et les cochons vulgaires, les chiens ou les chats le dévoraient. Les Jambes noires ne mangeaient le cochon sacré que lorsque dans un rite spécial on l’exposait et l’attachait à un poteau.

Aux classes d’arioi que j’ai déjà énumérées il faut en ajouter plusieurs. Il y avait l’arioi « Cordage d’écorce de noix de coco orné », un personnage, qui habitait avec sa famille de très grandes cases à l’écart du district. Il était aussi fier, dit le narrateur, que les instituteurs européens, et ne se tatouait que légèrement, au-dessus du genou, quelquefois au jarret.

Les arioi poo étaient des apprentis en quelque sorte. C’étaient eux qui battaient des mains contre les aisselles quand les initiés dansaient, qui apportaient la nourriture aux joueurs mieux exercés, qui allaient à la pêche, faisaient la cuisine et puisaient de l’eau pour les « Jambes noires ». C’étaient des néophytes qui avaient quitté leurs parents et leurs amis pour se joindre aux arioi. Dans les fêtes, tout en gesticulant, ils répétaient sans cesse le nom du grand arioi qui les avait introduits dans la corporation.

Les arioi papaatea ou arioi à la peau blanche n’étaient pas tatoués et n’avaient pas de logement. Ils vagabondaient et mendiaient dans les districts quittant une compagnie pour une autre. « Où est cet homme ? demandait-on. » Il est avec les peaux blanches vaguant dans le pays. Il était méprisable aux femmes de Tahiti de s’approcher d’un homme qui n’était pas tatoué.

Il y avait aussi des arioi féminins, des « Jambes noires » du sexe auquel nous devons notre mère, cf. Legouvé. Elles vivaient à côté des hommes aux jambes noires comme les leurs. Toutes les danseuses reconnaissaient l’autorité de la femme du chef des arioi mais elles formaient un corps séparé.

Ne dirait-on pas vraiment que l’on a affaire à une congrégation, à une maîtrise plutôt, et ne retrouve-t-on pas dans cette institution mystérieuse et fermée les caractères des grandes communautés religieuses, quelque chose comme une manifestation intéressante de l’esprit d’association et analogue par certains côtés à ce qui existe dans nos pays ? Tout ce qui touche aux arioi était sacré, l’endroit où ils se réunissaient, le Taveha, comme les sièges élevés qu’ils s’attribuaient, les iri noho raa no te arioi. Ils avaient à Tahiti et à Mooréa des cases célèbres où ils exécutaient leurs danses et leur chants mêlés de déclamations comme nos anciennes comédies étaient mêlées de couplets.

La grande case des joueurs, dans le district de Porionuu, était celle de l’arioi Moua roa, montagne longue. C’était une case de trente à cinquante brasses de long. Marchant avec orgueil comme le coq à côté de la poule, Moua roa disait :

Je suis Longue Montagne, le premier arioi du Porionuu, la plaine des armées. Ma montagne c’est Mahue ; l’endroit où s’assemble ma compagnie c’est Vairota ; ma terre s’appelle Ahu roa, Longue Vallée ; ma rivière est Puoro.