On engraissait les enfants. Les Amouraai te hua pipi étaient des hommes beaux et bien faits, bien nourris et bien entretenus dès leur enfance. Ils formaient une caste peu nombreuse, étaient aimés de toutes les femmes. Un simple contact, le fait de toucher la ceinture d’un amou avec le bout d’un bâton suffisait pour plonger les femmes dans une extase amoureuse.

Les enfants des hui-raatira étaient engraissés aussi. On les nourrissait pour cela avec l’opio sacré (mayoré laissé longtemps dans le four) et avec la popoï (mayoré ou feï écrasé qui entre encore aujourd’hui dans l’alimentation des petits Tahitiens). Ces aliments étaient préparés pendant la nuit. Tandis qu’on les engraissait, les filles ne pouvaient aller se baigner. Elles portaient des vêtements qui leur tombaient jusqu’aux pieds ; le jour elles restaient dans la case ; on ne leur permettait de sortir qu’un moment avant le coucher du soleil ou pendant la nuit.

Quand on parle des usages d’un peuple comme celui-ci, l’écueil est de voir des analogies partout. Comment ne pas songer au carnaval, par exemple, à propos du marama raa pori, mois où l’on se gorgeait de nourriture et que les arioi observaient fidèlement ? Les enfants des deux sexes étaient alors disposés en groupes. Ils ne portaient que le maro (ceinture) sauf les fillettes un peu âgées qui pouvaient se vêtir davantage. Les vivres, cochons, poissons, fruits, étaient apportés et préparés par les pères de famille et le repas commençait. Tout le monde donnait des étoffes aux arioi pour qu’ils fussent vêtus convenablement à ces fêtes.

Pendant le marama raa, l’arioi en chef désignait les hommes capables d’entrer dans la congrégation. Si un arioi avait un enfant adoptif ou un parent beau et bien fait, il lui donnait un nom et cet enfant ou ce parent était reçu aussitôt. Les célèbres Jambes noires dont j’ai parlé plus haut faisaient de leurs pupilles des arioi du premier rang. Les femmes des arioi choisissaient les plus belles filles pour compagnes.

Quelquefois, le corps luisant d’huile de coco, les personnes grasses étaient portées en triomphe jusqu’à l’endroit où se célébraient les jeux. Cette tradition s’est perdue avec tant d’autres comme à Paris celle du Bœuf gras si regrettée des badauds ; cependant les Tahitiens apprécient toujours l’embonpoint, et pour eux les plus grosses sont les plus belles femmes.

Après ces fêtes de la nourriture on s’allait coucher. Le lendemain, c’était le Hua-pipi. De la maison où l’on s’engraissait on se rendait dans un lieu ombragé. Là, le roi des arioi habillait le nouveau compagnon en lui donnant le maro (ceinture) et le tiputa (sorte de poncho). Puis il criait : « Voici le nouvel arioi ! Il est prêt ! Il peut aller dans sa maison maintenant ! Il en sait assez ! » On se rendait chez le Roi ; les arioi jouaient et dansaient. Un festin suivait.

Tous étaient parés d’étoffes aux couleurs éclatantes et couronnés de fleurs.

On appelait Tatu pehe ceux qui formaient des chanteurs et transmettaient à la jeunesse les chants composés par eux-mêmes et l’art d’en composer de nouveaux. Chaque district avait ses chœurs et ses chansons. A la fête de Topata tahi, les jeunes gens qui apprenaient à chanter offraient des présents, des vivres, des cochons, des fruits, des gâteaux et des étoffes à leur instituteur. Topata tahi veut dire une goutte. La première chanson de l’élève était comme la première goutte de son savoir ; on ne célébrait cette fête que si les jeunes gens étaient bien instruits. La fête terminée, ceux-ci rentraient dans leurs familles où ils enseignaient à leur tour aux jeunes filles ce qu’ils avaient appris des Tatu pehe.

Les Tahitiens ont leur clef des songes. Les petits volumes niais, imprimés avec des têtes de clou sur du papier à chandelle, que les colporteurs vendent dans les fêtes de village, en France, ne valent assurément pas les traditions étranges de ce pays mais ils en sont un peu cousins. Qu’on en juge !

Une étoile filante annonce le vent ou présage la naissance d’un roi.