Alors le roi répondait :
« Allez en paix ! »
A cette heure encore quand Pomaré V, roi déchu et pensionné du gouvernement de la République française, fait le tour de l’île, il reçoit de ses anciens sujets des marques de respect que soulignent les mêmes cadeaux, les mêmes cochons, et sa venue est saluée par les mêmes festins si ce n’est par les mêmes acclamations. Il faut qu’il s’en défende pour qu’on n’organise pas comme aux temps anciens l’upa-upa, la danse guerrière et sacrée, véritable motif à tableaux vivants, et qui ne tourne à l’obscène, assurent de bienveillants observateurs, que sous l’empire des excitations alcooliques.
Tous les événements un peu importants étaient d’ailleurs des prétextes à upa-upa.
On commençait par construire une case (faré) pour l’upa-upa. Tous ceux qui devaient y prendre part étaient nus ou ne portaient qu’une ceinture (maro) ainsi que la famille du roi et les notables (hui-raatira). Si l’upa-upa était donnée en l’honneur d’une personne sans importance, les danseurs étaient vêtus davantage. Si elle était donnée en faveur d’un guerrier mort sur le champ de bataille, les femmes y jouaient le principal rôle et la terminaient par une figure où elles s’abandonnaient au premier venu. Le guerrier qui avait tué son ennemi était considéré par la famille du mort comme un véritable ami, comme un frère même. Si le père était tué, les filles cherchaient un guerrier pour le remplacer. Elles faisaient de même pour un frère mort. La case ne pouvait rester sans tane, sans taata, sans homme, sans mari.
Quand un homme avait été tué, ses parents disaient : « Amis, nous avons une fête à célébrer ! Il nous faut sacrifier la tête d’un guerrier pour venger notre frère qui est mort ! Le voulez-vous ? Oui ! »
Alors commençaient les jeux, les danses, les festins et les exercices de la lance jusqu’à ce que tous ceux qui prenaient part à ces démonstrations fussent contraints de s’arrêter, épuisés et non rassasiés.
La veille du jour choisi, on allait chercher de petits bambous pour en faire des flûtes (vivos), et la salle préparée pour les danses était consacrée suivant les rites. Personne ne devait plus y pénétrer jusqu’à l’heure fixée.
Le matin, les femmes s’approchaient de la maison des danses. Toutes elles apportaient quelque chose à manger. Le feu était allumé et les vivres placés dans le four. La danse s’ouvrait alors par une invocation au dieu dont les prêtres, les romatané, avaient le pouvoir de donner la pluie à la terre ou de la lui refuser. Dans chaque lieu dédié aux jeux et aux danses, derrière la case elle-même, se trouvait toujours un marae. C’est là que le romatané disait les prières aux dieux, aux cinq dieux dont il était le prêtre.
Je voudrais m’en tenir là. Que de choses intéressantes j’aurais encore à dire pourtant ! Ces contes, ces légendes, cette peinture de mœurs étranges, cette fleur de poésie primitive m’enchantent tout le premier. Dans chaque détail je retrouve ce mélange de mollesse et de fierté, d’abandon et de courage qui paraît encore chez les Tahitiens que j’ai sous les yeux. Plus je vais, plus je me confirme dans l’idée qu’on est trop prompt à condamner une race qui possède un tel passé. Que l’on me pardonne donc si je consacre encore quelques lignes au Tahiti d’autrefois.