Pleure dans le port de Huahine.

Tout est prêt pour le service

Mais les voix des orateurs sont brisées.

L’homme de l’Océan est mort

Et l’on a vu son visage.

Laissez-le dormir et qu’il aille au large !

LAMENTATIONS SUR UNE FEMME

Le mari était Moanarai, Profondeur de l’Océan, et la femme Aitofa, Désir du Guerrier.

Viens de Toa, ô Aitofa !

Ma très belle mais fuyante femme !

Comme la marée qui monte et comme le déluge dans la vallée ainsi est l’excès de l’affection que j’ai pour toi.

O Aitofa, prends en pitié ton mari qui va mourir !

La mer immobile est comme la fille qu’on attend !

Ton époux s’évanouira d’émotion et d’anxiété quand il reverra le visage de son épouse bien-aimée venant vers lui avec amour !

Tes yeux sont les plus beaux de tous !

Quand ses regards rencontrent les tiens ton époux conserve l’image de son épouse ; comme la lueur qui brille sur le récif ainsi est ton époux ; il est comme la profondeur de l’espace.

Son chagrin est comme un grand nuage sombre.

Mon chagrin doit être comparé au ciel quand il est noir.

Hélas ! pitié, pitié pour moi !

O ma petite femme, ma douce et bien-aimée femme, reviens de tes voyages au loin !

Ma belle femme, mon amie et ma consolatrice dans le chagrin, mon amie dans les mauvais jours et mon soutien !

Je te ferai une couronne de fleurs de pandanus, ô Aitofa !

Maintenant tes artifices me troublent.

Tu fuis comme l’eau limpide du bain et comme la fleur qui s’évanouit.

Pitié pour toi, ô Aitofa !

Tu es comme une pirogue qui se perd !

O l’agonie de mon cœur, la peine de mon esprit !

Je ne vaux plus rien et je songe à la mort !

Une frénésie soudaine s’empare de moi !

Malheur à nous deux ! L’esprit de ton époux se perd dans sa compassion pour sa femme !

Aie pitié, ma bien-aimée ! Que ton aimable visage se tourne vers moi !

Ma case est détruite : je suis une épine brisée !

Quelle offense t’ai-je faite, ô ma petite femme ? Pourquoi as-tu fui ?

Pourquoi m’as-tu brisé aussi violemment ! Pourquoi es-tu partie ?…

Tu es une femme impitoyable !

Mon dépit est devenu un ouragan qui passe en moi !

Il n’y a plus de force en moi et cependant mon amour soupire après toi !

Je suis sans chaleur à cause de l’ardeur de mon amour pour toi !

O Aitofa, reviens ! Ici sont tes rouges étoffes ! Ici sont tes vêtements écarlates ! Ici sont tes colliers de perles.

Tout ici est à toi comme moi-même, Moanarai, Profondeur de l’Océan.

XV

De Papeete à Mangaréva. — Raivavae. — Rikitea. — Un Paraguay océanien.

L’envie m’a pris de voir les Gambier. Cet archipel a son histoire religieuse, politique et administrative. Tout en consultant mes notes de voyage, j’ai près de moi des brochures où les missionnaires rendent du mieux qu’ils peuvent les coups qu’on ne leur a pas épargnés. La querelle est ici non plus entre catholiques et protestants mais entre les Pères et le Gouvernement. On attaque et l’on se défend de part et d’autre avec une égale énergie. Du côté de l’administration, on entend l’apostrophe célèbre : « Varus, rends-moi mes légions ! » Autrement dit : « Où sont les quatre mille indigènes qui habitaient l’île autrefois ? Le drapeau français ne flotte plus que sur des tombes ! » Du côté des Pères, on veut établir que tout le mal vient de l’intrusion de la France dans le gouvernement de Mangaréva. On a été jusqu’à dire que le Père Laval avait fait périr par le poison Grégorio Stanislas Maputeoa, le roi des Gambier, l’époux de Maria-Eutokia. Ce roman renouvelé des Borgia avait par trop d’invraisemblance.