Ce qu’il y a de vrai au fond de tout cela c’est l’existence, à l’abri du pavillon national, d’une colonie modelée sur le Paraguay au temps où les Jésuites y étaient les maîtres. Les Pères avaient institué un gouvernement plus religieux que politique. L’un d’eux présidait le conseil mixte où la régente Maria Eutokia puisait ses inspirations journalières. Ils étaient souverains et commerçants, quoi qu’on dise. Il faut convenir après tout que si cette population qui décroît à vue d’œil a pris au moins les apparences de la civilisation, c’est aux Pères qu’on le doit. Ils ont peu répandu l’instruction mais ils ont habitué les indigènes à se vêtir et les ont déshabitués de la chair humaine. Le mal est qu’ils ont préconisé la construction d’habitations en madrépores et que, grâce à la plonge et à ces maisons vivantes suintant l’humidité, les Mangaréviens ont été décimés par la phthisie, tués à coups de bâtisses. Doit-on encore reprocher aux Pères de n’avoir pas su réprimer efficacement l’ivrognerie, cette autre cause de mort ?

Quand la France, en 1881, s’annexa définitivement, à la demande des habitants réunis en assemblée générale, l’archipel des Gambier, elle y trouva des ruines et des tombeaux. Le pays vivait sous un régime hybride. La principale ressource des habitants est la nacre. Des lagons appauvris on ne tirait plus rien, pour ainsi dire. La misère était grande, la misère intellectuelle comme la misère matérielle. Les Pères avaient élaboré des lois bizarres, on ne peut plus prohibitives, conçues tout en faveur de leur prééminence et où le souci de l’avenir des Mangaréviens tenait peu de place. C’était l’interdiction de vendre les terres ou de les louer sans l’autorisation du roi, l’exercice illimité du droit d’expulsion, etc… Toujours pressé, le commandant Chessé bâcla un Code nouveau qui reçut l’approbation des Pères précisément par ce qu’il consacrait en partie ces mêmes prohibitions. Les Maristes conservèrent toute ou presque toute leur influence politique. Ils sont encore, en l’an 1888, les maîtres de ce cimetière de trois mille hectares !

Pour se rendre de Papeete à Mangaréva, l’île principale des Gambier, il faut fréter une goëlette ou s’embarquer sur l’Orohena, la goëlette du Résident français. Ce dernier parti est le meilleur. Le Commandant est un aimable homme, obligeant, de bonne humeur, un loup de mer qui ne montre les dents que pour sourire, et s’emploie à consoler de son mieux les passagers. On part de Papeete à huit heures du matin et en cinq jours on est à Raivavae, une petite île qui se trouve sur le chemin de Mangaréva. Les pâtés de coraux sont si nombreux aux abords de la rade qu’il faut attendre pour entrer l’arrivée du pilote, en même temps chef de district. Ce n’est qu’après deux heures de navigation à travers les récifs que l’Orohena jette l’ancre. On dîne et l’on se précipite dans le canot du commandant. Sur le wharf les indigènes sont rassemblés autour du gendarme chef de poste. C’est un personnage que ce gendarme. Il est toute la force armée et toute la police de ce petit coin de terre. Devant sa case flotte le pavillon aux trois couleurs. Il est soldat, administrateur, magistrat même. A lui seul il assume la responsabilité de la défense de l’île et du maintien de l’ordre et représente la patrie et la civilisation.

Il s’approche du commandant de l’Orohena, le salue, et parmi les indigènes éclatent les Ia ora na, les souhaits de bienvenue. Il n’est pas possible de se dispenser d’aller à la fare hau et d’entendre chanter les himéné qui célèbrent les vertus de l’ancien Résident et celles du nouveau. Le commandant aime les indigènes ; il répond avec chaleur à ces marques de sympathie et l’on va se coucher.

Raivavae est comme Tahiti une île de nature volcanique. Je pense qu’en cinq heures on la traverserait dans toute sa longueur et qu’il suffirait de deux heures pour la parcourir en largeur. Des roches énormes se dressent çà et là dont les crêtes dentelées ont des aspects de châteaux-forts avec des mâchicoulis et des créneaux à moitié détruits. Ces roches sont entourées de collines que recouvre une végétation abondante : l’arbre de fer, le purau, l’outou aux larges feuilles, des bruyères, des myrtacées. Plus bas, dans la bande étroite de terre qui borde la mer, ce sont les orangers, les cédratiers, les cocotiers, les bananiers, les goyaviers, les arbres à pain, toute la flore de Tahiti. Dans le creux des vallées où l’eau abonde se cultive le taro et c’est merveille de voir comment les indigènes ont su canaliser ces mille petits cours d’eau, ces ruisselets que le nain vert Obéron boirait d’une haleine et qui portent la fertilité dans le pays. On trouve également la patate douce, cette contrefaçon sucrée de la pomme de terre, et la papaye qu’un Européen facétieux accommode à la façon du navet. A Raivavae, on élève le porc, la chèvre et le cheval ; la volaille est abondante. Un cheval se vend de trente à quarante francs.

Avant de reprendre sa route, le commandant de l’Orohena, à la fois lui aussi administrateur et magistrat, rend la justice sous un cocotier. L’audience n’affecte pas une solennité exagérée. Il s’agit d’un chef destitué jadis pour avoir battu sa femme et qu’on investit à nouveau après l’avoir adjuré de montrer désormais plus de patience dans son ménage.

Le lendemain on embarque des vivres frais, et vogue pour Mangaréva ! Un matin, à six heures, pendant une manœuvre, des cris éveillent les passagers. « Un homme à la mer ! Virez de bord ! Amenez le canot ! Jetez la bouée ! » Tout le monde se précipite sur le pont où le commandant préside au sauvetage d’un jeune marin qui vient de tomber à l’eau. Le malheureux ne savait pas nager. Il est allé droit au fond et toutes les recherches sont vaines. Ce drame de la mer secoue les plus accoutumés aux traîtrises de l’Océan.

L’équipage se groupe, tête nue, l’air morne, autour du commandant. Un pater et un ave sont récités à haute voix à l’intention du pauvre disparu. Toute la journée on s’entretient de la catastrophe et l’on pense à la douleur des parents, de pauvres paysans bretons, quand ils apprendront que la mer a gardé le fils qu’elle leur avait pris.

Il ne faut pas moins de six jours pour faire les quarante lieues marines qui séparent Raivavae de Mangaréva. Rikitea, le chef-lieu de l’archipel des Gambier, est situé au fond d’une petite baie que domine le Duff, la plus haute montagne de l’île, bien que son élévation ne dépasse pas quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Beaucoup de maisons en pierres ou du moins en madrépores, mais abandonnées pour la plupart et tombant en ruines. Les indigènes sont revenus aux cases en bois beaucoup plus saines encore que d’une apparence moins civilisée et qui, dispersées sur le rivage, abritées sous le feuillage, ne sont point sans agrément. Les tours carrées et massives de Notre-Dame de Rikitea se voient de loin, attestant la puissance du catholicisme, une puissance qui paraît limitée aux choses et sans grand effet sur les âmes. Pourquoi faut-il que les cloches de l’imposant édifice ne sonnent le plus souvent que le glas des morts ? Il y a trente ans, trois ou quatre mille êtres vivants habitaient ces îlots : aujourd’hui ils sont à peine trois ou quatre cents. Les femmes surtout meurent jeunes, vite épuisées, les fonctions essentielles de leur sexe supprimées avant la trentaine, et s’éteignent de langueur et de consomption. La source de la vie est comme tarie et il semble qu’une condamnation irrévocable pèse sur la race : « Avant peu le pavillon français ne flottera plus aux Gambier que sur des tombes ! » s’écriait un gouverneur, M. Gaulthier de la Richerie.

J’attribuais à la plonge et à l’usage maintenant abandonné des maisons de pierre l’effrayante mortalité qui décime les Mangaréviens. J’y insiste. La plonge soumet l’homme qui s’y livre à des variations considérables et instantanées de température. Le pêcheur de nacre est nu, debout sur le bateau, au grand soleil ; son torse brun ruisselle de sueur. Si on appliquait contre sa poitrine un thermomètre, on constaterait une chaleur de cinquante à soixante degrés peut-être. Il se jette à l’eau sans le secours d’aucun scaphandre et tombe tout à coup à une profondeur de huit à dix mètres où il trouve une température qui ne dépasse point quinze degrés. Il revient de la plonge brisé, se tenant à peine, en dépit et peut-être à cause du rhum qu’on lui a fait boire. Le lendemain se déclare une bronchite que l’indifférence du patient rend chronique. Autre cause de mort : après le coucher du soleil il fait très chaud pendant quelques heures ; l’indigène demi-nu s’endort, accablé de fatigue, devant sa case, et tandis qu’il sommeille, la brise vient rafraîchir l’air subitement.