Qu’on ajoute à cela l’intempérance, une intempérance sauvage, gloutonne et furieuse, dans le boire et dans le manger, et des excès de toutes sortes auxquels on doit imputer bien plus qu’au contact des Européens l’empoisonnement de la population. Les Mangaréviens ne se soignent pour aucune maladie. Le mépris de la médecine et des médecins, où certains voient la marque d’une grande indépendance d’esprit, est une vertu commune chez eux. Ils sont tous frappés et ils meurent tous, tranquillement, impassiblement, bercés à leur dernier soupir par les litanies des missionnaires dont la paternelle autorité est pour eux un article de foi.
Je le sens, j’obéis à un premier mouvement qui n’est peut-être pas le bon quand je demande compte aux Pères de l’extinction des Mangaréviens. N’est-il pas naturel cependant d’interroger ceux qui se sont constitués les tuteurs de ces grands enfants ? C’est l’humanité même qui les apostrophe, c’est cette vertu française et sentimentale qui se récrie devant le lit de mort où tout un peuple agonise : « Avez-vous instruit les indigènes ? Les avez-vous élevés à la perception confuse mais encore salutaire des moyens dont nos races affinées disposent pour se défendre contre la maladie et la mort ? N’avez-vous donc été que les instruments aveugles, inconscients, irresponsables, de l’inexorable sélection qui ne connaît ni coupables ni innocents mais des forts et des faibles, et qui élimine ceux-ci au profit de ceux-là ? Ma pensée s’inquiète et mon âme se trouble. Je ne suis pas un sectaire et je ne vous accuse point ; je vous questionne seulement. Vous êtes venus dans ces îles pour y creuser le sillon de la civilisation, vous n’y avez creusé que des tombeaux !… »
C’est sous cette impression où je m’en veux d’avoir mis du pathétique que j’ai passé huit jours aux Gambier. On ne peut tout voir et tout savoir d’un seul coup ; je m’attache aux pas du Résident et peut-être parviendrai-je ainsi à éclaircir le problème qui se pose devant moi.
XVI
La terre et la mer. — Notre-Dame de Rikitea. — La plonge. — Le commerce et la contrebande. — Le Code mangarévien, sa disparition.
Les sept petites îles de l’archipel des Gambier sont à vrai dire de simples rochers émergeant de l’Océan, les uns granitiques, les autres calcaires ; ces derniers très sensibles aux influences atmosphériques, à ce point qu’après les grandes pluies ils se désagrègent et s’en vont par morceaux. Tout autour de ces rochers s’étend la ceinture de madrépores qui enferme les lacs ou lagons où se pêchent la nacre et la perle et qui mieux exploités vaudraient des mines d’or pour le pays.
Sur le flanc des rochers pousse une herbe drue qui nourrit les chèvres dont le poil blanc ou roux fait tache dans la verdure ; au pied, sur le rivage, croissent le cocotier, l’arbre à pain, l’oranger, le pandanus, le bois de rose, le tamanu, le purau, le bananier. Les graines potagères réussissent dans le jardin du Résident et d’avril à septembre, dans la saison relativement fraîche, on peut récolter quelques maigres légumes, voire des fraises…
L’eau manque. Pas une rivière, pas un ruisseau. Çà et là, entre deux roches, un trou où s’amassent les suintements de la montagne et c’est tout. L’absence d’eau courante ne serait-elle pas aussi pour quelque chose dans le dépérissement des Mangaréviens ? C’est cette eau si rare que boivent les indigènes et qui leur sert pour tous les usages domestiques. Rien, semble-t-il, n’atteste la pauvreté du sol comme cette pénurie d’eau fraîche, de la boisson la plus naturelle et la plus hygiénique en dépit des chartreux.
Des porcs, quelques moutons, des poules et des canards constituent avec les chèvres sauvages toute la nourriture animale ici. Point de bœufs ni de chevaux… Je me trompe, à Rikitea, il y a deux chevaux !
Mais, si la terre est misérable, la mer est riche et n’est point avare. Comme aux Tuamotu elle renferme des trésors, trésors symbolisés par l’ornementation intérieure de Notre-Dame de Rikitea. Sous la direction des Pères, les indigènes ont enrichi les colonnades et les murs d’un placage de nacres découpées avec un art véritable. Il y a une treille dont les feuilles sont des valves de grandes huîtres et les raisins de petits coquillages ronds. L’œil placé au centre du triangle, au-dessus du tabernacle, est une très grosse perle. L’ensemble est celui d’un palais sous-marin, d’une décoration de féerie. Les nuances variées et changeantes de la nacre émerveillent, éblouissent. Ce sont des reflets d’or, d’argent, de diamant, de pierres fines, toute la gamme des matières précieuses que l’homme sauvage ou civilisé, toujours un grand enfant, recherche pour leur beauté, leur éclat, leur rareté, richesses dont sa vanité fait le prix et son imagination la poésie.