Le soir, au coucher du soleil, on se promène dans ce qu’on peut bien appeler les rues, des voies bordées de murailles épaisses entourant les maisons inhabitées et en ruines, les maisons de mort aujourd’hui délaissées pour les modestes et plus saines cases en bois ; on s’entretient des indigènes, de leur façon de vivre, de travailler, et la conversation prend bientôt un tour triste comme les lieux mêmes. Une construction plus massive encore que les autres se montre. C’est le premier établissement de la Mission. On dirait une forteresse. Dans une enceinte de murs énormes se voient les ruines d’une usine à égrener le coton, d’une église, d’une école, d’une prison…
Le travail de la plonge était réglementé par le célèbre Code mangarévien et par les décisions du Résident français. Le code avait des naïvetés et des inconséquences que pouvait seule justifier la latitude sous laquelle il avait été conçu et rédigé. Il prescrivait le respect des belles-mères, et stipulait que « toutes les fonctions doivent être exercées avec bonté et douceur, ce qui n’empêche pas la fermeté. » Il ajoutait encore que « celui qui tient l’autorité à un titre quelconque doit être comme un père pour ses enfants. » Il instituait un grand Conseil et des assemblées de districts où les bulletins bleus et blancs de nos Chambres sont remplacés par des coquilles. Les coquilles blanches indiquent le « oui » (êh) et les coquilles noires le « non » (aïta).
J’en viens aux nacres et aux articles du code qui les concernaient : « Les bancs de nacres, disaient en mauvais français les Lycurgues océaniens, seront bien surveillés et la population devra apprendre à faire des parcs et à les bien entretenir, ce qui augmentera le nombre des nacres. Les indigènes auront seuls le droit d’y pêcher. La pêche n’aura lieu, chaque année, à l’époque indiquée (décembre, janvier, février et mars) que sur les bancs qui seront autorisés par le gouvernement. La vente des nacres se fera toujours à terre et seulement dans les endroits autorisés. »
L’époque de la pêche est arrivée. D’accord avec le grand Conseil, le Résident a désigné les lagons ou les portions de lagons où il y a lieu de permettre la plonge, les huîtres étant parvenues à leur maximum de croissance et de poids. Les pêcheurs s’y rendent. Ne vous attendez pas à voir des hommes bardés d’acier, de cuivre, de caoutchouc et de toile goudronnée. Le scaphandre n’est pas ignoré mais proscrit. Toléré, il aurait pour résultat la banqueroute des lagons qui s’épuisent déjà si rapidement et tarirait les sources de la reproduction en dévastant les naissains les huîtres de demain. Petit mollusque deviendra grand pourvu que Dieu lui prête vie.
Donc, point de scaphandre. Même aucune des précautions hygiéniques que prennent les Hindous employés à la pêche des perles qui se bouchent les oreilles, s’aveuglent avec du coton imbibé d’huile, se bandent la bouche, se mettent aux pieds un poids de dix à quinze kilogrammes pour rester une minute ou une minute et demie sous l’eau, par douze ou quinze mètres de profondeur.
Le pêcheur mangarévien est nu comme une main non gantée. Debout dans l’embarcation, il aspire et respire fortement, se livre à une gymnastique instinctive et rationnelle des poumons, emmagasine le plus d’air qu’il peut et se laisse tomber, le corps droit, doucement. Il touche le fond, aperçoit l’huître convoitée, l’arrache prestement et s’efforce de l’empêcher de s’ouvrir dans la crainte que la perle, si par hasard il s’en trouve une, ne soit chassée. Il reparaît après une ou deux minutes. Il ne lui a pas fallu plus de temps pour discerner celles des huîtres que leur dimension et leur poids rendent le plus propres à l’industrie ainsi que celles qui d’après certaines données assez vagues et passablement contradictoires, peuvent recéler des perles.
En cinq ou six heures, le pêcheur plonge cinquante, soixante fois. La pêche terminée, il s’agit d’ouvrir les huîtres et cela se fait très vivement. Chaque coquille est vue de près ; chaque mollusque est retourné. Il faut éviter qu’une perle ne disparaisse subrepticement. Puis les nacres sont enterrées dans le sable d’où on ne les retirera que le jour où le négociant se présentera pour les acheter.
Il semble vraiment que tout conspire la ruine des Mangaréviens. On a pris, pour empêcher la pêche inconsidérée de la nacre, des mesures si peu efficaces qu’elles ont eu cette conséquence de créer un grand commerce de contrebande. Et puis les transactions se font dans des conditions telles que le malheureux plongeur est volé plusieurs fois.
Il a couru les risques de la maladie, il a évité la dent du requin et peut enfin contempler le produit de sa pêche périlleuse, mais il ne faut pas croire qu’il en reçoive le produit en argent.
Les acheteurs paient en nature. En échange d’un lot de nacres ou de perles, ils donnent des étoffes, des boîtes de conserves, des effets d’habillement, des aliments. Rien de mal jusqu’ici et l’on peut même soutenir, étant donné le penchant à l’ivrognerie des indigènes, qu’il vaut mieux leur donner des objets de consommation que de l’argent. Où la tromperie commence et se pratique en grand, c’est dans l’évaluation des marchandises remises en échange du produit de la pêche. On spécule largement sur l’ignorance du plongeur et sur ses besoins ; on lui compte cinquante francs ce qui en vaut quinze ; on le nantit d’objets de mauvaise qualité ou même avariés et l’on exerce à son endroit un véritable brigandage commercial que l’administration est impuissante à réprimer. Où puiserait-elle le droit d’intervenir dans un marché librement conclu ?