Le faible appoint que le Mangarévien reçoit en espèces lui sert à acquitter l’impôt personnel. S’il lui reste quelque chose après cela il l’emploie à acheter en secret du vin et de l’alcool qu’on lui vend excessivement cher ou les faveurs d’une femme qu’il paie sans compter. L’amour vénal est une denrée aussi rare aux Gambier qu’elle est abondante à Tahiti. Quels masques que les visages de ces créatures souffreteuses dont le sang empoisonné tache la peau, qui ont le nez rongé par des ulcères horribles et sont marquées du sceau de la mort qu’elles attendent inconscientes et souriantes même dans leur dégoûtante infirmité.
La plonge dure quatre ou cinq mois. Quand elle est achevée, quand le commerce ainsi entendu est terminé, le Mangarévien se trouve à peu près aussi dénué de tout qu’auparavant. Comme le clairon du poète il achève de mourir. Il s’est endetté. Une habileté des négociants consiste à vendre à crédit à l’indigène dans le but de le tenir. Ils savent que le Mangarévien ne nie jamais une dette et qu’il est prêt pour se libérer à épuiser le lagon. En le liant ainsi ils assurent un lendemain à leur commerce ; ils sont certains qu’au voyage suivant ils trouveront de la nacre… Quelques-uns vont jusqu’à se constituer des créances douteuses sinon fictives. On me raconte que, le mois dernier, le Résident a reçu la visite de deux négociants qui venaient lui demander d’user de son autorité pour les faire payer de leurs débiteurs indigènes. Le Résident est un homme énergique, lieutenant de vaisseau sur le point de passer capitaine de frégate, la loyauté même, la loyauté classique du marin, du « loup de mer ». Avec la sagesse d’un Salomon doublée de la finesse d’un Provençal, il a demandé aux plaignants une liste des marchandises qu’on ne leur avait point payées. Il attend encore cette liste. En la montrant, les deux compères auraient fourni la preuve écrite de leurs exactions. Ils ont cru plus prudent de s’abstenir au prix de l’abandon de leurs créances. Il y a d’honorables exceptions heureusement, et tous les négociants ne sont pas coulés dans le même moule.
Il convient de dire à l’actif des missionnaires qu’ils sont intervenus pour défendre les Mangaréviens contre ceux qui les exploitaient si indignement. Sous leur inspiration des lois ont été faites et des engagements pris pour fixer le prix des nacres. Mais pas plus que la célèbre loi du maximum rendue par la Convention, cette loi du minimum édictée par la Mission ne pouvait se concilier avec la liberté des échanges. Journellement violée par ceux mêmes au profit desquels elle était promulguée, dépourvue de toute sanction, elle ne servait qu’à affirmer l’impuissance du gouvernement théocratique. Plus d’une fois, en dépit du minimum, des Mangaréviens ont vendu à des prix dérisoires les précieuses nacres arrachées à la mer.
Ils s’exposaient ainsi à la censure du Conseil de district mais quand cette censure s’aggravait d’une amende celle-ci n’était jamais perçue. L’administration, défaisant l’œuvre des Pères, s’opposait à l’exécution de mesures aussi contraires au principe essentiel de l’offre et de la demande, et l’économie politique s’appuyant sur le bras séculier triomphait de la protection peu ou prou ingénieuse que l’on voulait assurer aux indigènes.
A son arrivée à Papeete, chaque tonne de nacres doit payer un droit de quarante francs. Il n’est permis de les pêcher que lorsqu’elles ont atteint une certaine dimension et un certain poids. Il n’en faut pas plus pour stimuler la contrebande qui se fait sur une large échelle et avec une désinvolture rare. On connaît par leurs noms les capitaines et les goëlettes qui s’y livrent. On sait quelles relations ils ont avec les commerçants notables de Papeete, voire avec des élus du suffrage universel. C’est sans beaucoup d’étonnement que l’on voit arriver en rade une goëlette chargée de grosses pierres. Ce bateau vient des Tuamotu ou de Mangaréva où la plonge est à peine close, et c’est sans doute pour un voyage de plaisance qu’il avait été affrété. Les douaniers montent à bord et constatent la présence du lest. Les marins sourient et le capitaine garde le sérieux d’un homme qui vole deux ou trois mille francs au trésor local. Ils s’en reviennent à terre désappointés et contrits bien qu’ils sachent parfaitement à quoi s’en tenir.
La goëlette dont il s’agit a fait une fructueuse campagne. Elle a pris à fort bon marché les nacres trop petites que les règlements conspuent mais qu’on n’en pêche pas moins, l’industrie s’en accommodant très bien ; et, son chargement fait, elle est allée à Huahine, à Raiatea, où elle a trouvé chez les autorités locales (ne pas perdre de vue que Raiatea est placé sous le protectorat de la France) une complaisance infinie. Là, les nacres ont été déposées ; là, viendra les prendre un navire qui les portera à San-Francisco, à Honolulu, à Auckland, à Sydney, d’où on les dirigera sur la vieille et luxueuse Europe. Le tour est joué.
On pense bien que l’administration française ne prend pas son parti de l’arrêt de mort des malheureux habitants des Gambier. Elle cherche à infuser un sang nouveau à ce peuple qui s’en va, elle se préoccupe aussi de ressaisir quelque influence morale, dussent les Pères ne s’en consoler jamais. Déjà on a fait une tentative pour envoyer à Mangaréva des jeunes filles des Tuamotu. Présentement, dans les îles condamnées, la proportion entre les deux sexes est d’une femme pour quatre hommes. Il faut des mères pour renouveler la race. On s’est heurté à certaines résistances. Les indigènes des Tuamotu ne veulent pas se séparer de leurs filles. Pour ne rien faire qui les blesse dans leurs affections, ce sont des familles entières qu’on enverra désormais aux Gambier.
Quant à reprendre une autorité dont les missionnaires ont abusé quelque peu, c’est plus difficile qu’on ne croit. Les Pères sont à la fois des prêtres, des médecins, des conseils. Les Mangaréviens ne font rien sans les consulter. C’est auprès d’eux qu’ils ont quelquefois trouvé le courage de résister aux injonctions de la France. C’est d’eux qu’ils ont appris qu’au-delà et au-dessus des officiers de marine improvisés administrateurs il y a le Gouvernement français. Ce sont les Pères qui, en plus d’une occasion, en ont appelé, au nom des indigènes, de l’arbitraire du Résident à la sagesse du Ministre de la marine et des colonies. En résumé, les Pères ont fait tout ce qu’ils ont pu pour affaiblir l’action du pouvoir civil et fortifier leur pouvoir religieux.
Il faut remettre les choses en place sans rien brusquer. Le Code mangarévien, si tendre aux belles-mères, vient de disparaître avec le consentement des chefs. Il s’agit encore d’inculquer aux missionnaires une plus juste notion de leurs devoirs, de leur montrer doucement à quoi ils s’exposent en intervenant plus qu’il ne convient dans l’administration, de les inviter à suggérer la déférence aux lois françaises et non la résistance, de leur faire comprendre en un mot qu’il n’y a plus d’espoir de faire des Gambier le Paraguay de leurs rêves.
Ce n’est point l’affaire d’un jour. L’administration serait folle de vouloir imposer immédiatement, dans toute leur rigueur et avec toutes leurs conséquences, notre code et nos lois aux Mangaréviens. Un premier résultat, dont il faudra tout d’abord se contenter, sera de n’avoir d’autres lois écrites que les nôtres. Dans l’application, il y faudra des délais et des tempéraments, beaucoup de laisser-faire, une grande indulgence.