On ne saurait perdre de vue qu’aux Gambier comme aux Tuamotu, comme à Tahiti même, il existe des mœurs politiques intéressantes qui demeurent en dépit de quarante-cinq ans d’occupation et que Jean-Jacques eût admirées, qu’il eût décrites dans le Contrat social s’il les avait connues. Le Résident des Gambier a jadis administré les Tuamotu. Il est très compétent sur la façon de gouverner les indigènes et n’est pas éloigné de croire qu’il serait absolument sans intérêt de bouleverser un état de choses basé sur les communs devoirs des habitants d’un même district.
Tout se fait, en ces pays lointains et réputés sauvages, par la libre discussion et le libre consentement. Ce sont les conseillers de district, ce sont les hui-raatiraa (notables) rassemblés qui décident qu’il est temps de construire une fare hau (maison commune) ou une fare haapiiraa (maison d’école). Tous les hommes valides sont appelés à fournir leur quote-part de matériaux et de journées de travail.
Ceux qui, pour une raison ou pour une autre, veulent s’exonérer de cette imposition en quelque sorte coopérative s’acquittent non en espèces mais en nature. Par avance, ils savent qu’ils auront à donner tant de noix de coco, par exemple. Il arrive pourtant que des indigènes conseillés par des étrangers éludent à la fois la coopération et le paiement de la taxe qui y supplée. Il n’y a point de sanction contre ceux-là car la loi française est pour eux.
Cependant, à bien prendre les choses, avec ce système tout ensemble primitif et parlementaire, les travaux publics s’exécutent, des jetées, des maisons d’école, des chefferies, des maisons communes sont construites. Comment s’y prendrait-on si l’on voulait abolir les usages locaux ? On constituerait des communes, on leur donnerait un budget mais on ne pourrait fournir aux habitants les moyens d’acquitter en argent les taxes communales dont le produit devrait être employé à ces mêmes travaux.
Le Gouverneur des Établissements français de l’Océanie vient d’aller aux Gambier. C’est une idée excellente. Il a suffi à ce haut fonctionnaire de voir les choses par lui-même pour se rendre compte de ce qu’il faut faire dans l’intérêt de ces contrées si misérables sous certains rapports et si riches sous d’autres.
Pour moi, je parle en voyageur désintéressé et me garderais bien de donner mes vues pour les meilleures. Je me suis penché au chevet de ce peuple qui meurt, j’ai compté les pulsations à son poignet décharné, j’ai ausculté ses tubercules, examiné les plaies qui lui rongent la peau, et je ne sais quelle pitié troublante m’a pris. Je n’ai pu me résigner à cette agonie.
J’ai éprouvé la douleur, l’inexprimable douleur d’un homme qui croit encore à la vertu du christianisme et ne se résout pas à le voir impuissant devant la décadence d’une race.
Je ne suis pas assez pessimiste pour penser que tout soit fini. On me dit que les administrateurs actuels de l’Océanie orientale sont des hommes jeunes et libéraux. Que ne peuvent-ils faire pour ces pauvres gens qui expirent dénués de tout à côté des trésors de la mer ?
L’esprit français si généreux, si fertile en ressources, peut trouver aux Gambier l’occasion d’attester une fois de plus que ce qui le différencie de l’esprit anglais ou de l’esprit allemand, en matière de colonisation comme en toute autre matière, c’est l’amour infini des hommes.
Le 7 juin 1887, le Gouverneur arrivait à Mangaréva où il était reçu par le personnel français, les deux missionnaires, les chefs de district et les enfants des écoles. Ces derniers portaient à la main de petits drapeaux tricolores.