Le lendemain le Grand Conseil se réunissait. Le Grand Conseil est composé du Résident qui le préside et des quatre grands chefs de Rikitea, Taku, Akamaru et Taravai. Il délibère directement sur toutes les affaires administratives concernant l’archipel des Gambier.

Dès que la séance fut ouverte, le Gouverneur prononça un discours où il s’attachait à démontrer quels avantages les indigènes pourraient retirer de l’application des lois françaises. Il leur parla de la Mère-Patrie, la nation chevaleresque par excellence, qui, loin de dépouiller les peuples qu’elle couvre de son pavillon, fait au contraire tous ses efforts pour leur apporter le bien-être et la civilisation. Il insista sur les dépenses que s’impose l’administration pour les écoles, le culte et la justice et, faisant allusion au droit excessif que le Code mangarévien donnait au gouvernement français de déporter les indigènes, il déclara qu’à l’avenir il fallait que les Mangaréviens fussent jugés comme les Français.

Faut-il voir ici un effet de la propension des maoris à donner raison à leurs interlocuteurs, quels qu’ils soient et quoi qu’ils disent, ou bien une adhésion réfléchie à des vues un peu élevées peut-être pour eux ? Toujours est-il que, sans attendre, le Grand Conseil à l’unanimité demanda l’abrogation de l’œuvre de M. Chessé, de ce règlement défectueux qui s’est appelé le Code mangarévien.

Aussitôt rentré à Papeete, le Gouverneur a pris un arrêté, contresigné par le Directeur de l’intérieur et par le Chef du service judiciaire. Aux termes de cet arrêté, le Code mangarévien disparaît dans le néant des conceptions politiques du passé et les lois de la France sont seules appliquées désormais dans cette colonie de la France. Un article final de l’arrêté révèle à quel prix ce résultat a été obtenu.

Les Mangaréviens n’ont pas poussé assez loin l’étude des constitutions comparées pour attacher une importance excessive à la forme du gouvernement. Ce qui les préoccupe avant tout c’est la possession de leurs lagons. Le Grand Conseil a demandé que les bancs de nacres de l’archipel restassent la propriété exclusive des Mangaréviens qui seuls auraient le droit d’y pêcher exclusivement. Il a fallu en passer par là. L’arrêté du 30 juin 1887 porte que seuls et à moins d’autorisations spéciales accordées par l’administration, les habitants de Mangaréva auront le droit de pêcher.

On m’a raconté qu’au moment où le Gouverneur allait partir, l’un des Pères était venu lui dire, d’un air apitoyé qu’il savait que ses efforts n’avaient pas complètement réussi.

— Mais ce n’est que partie remise, ajouta-t-il doucement.

— Pas du tout ! répondit l’administrateur, en souriant comme sourient les créoles ; le Code mangarévien n’existe plus.

Le Père se confondit en félicitations et s’esquiva.

Voilà les Gambier terre française pour tout de bon. Et la race ? Aux premiers jours de la découverte, c’est avec des étoffes voyantes, de la verroterie qu’on abordait dans ces îles et les indigènes en fête, se parant de ces belles choses, de ces trésors peu coûteux de notre industrie, accueillaient l’étranger par des chants et des danses. Cette fois, le représentant de la France avait apporté avec lui des caisses de vin de quinquina, d’iodure de potassium et d’huile de foie de morue. Ces contre-poisons arriveront-ils à temps ?