Une autre île, celle de Fagatau, présente du large un aspect assez agréable. Elle est entièrement couverte d’une végétation puissante que dominent de grands arbres touffus et dont la verdure sombre donne un caractère imposant au paysage. Il y a peu de cocotiers. Le village est caché derrière les arbres.
A peine avaient-ils vu mettre notre embarcation à la mer qu’un grand nombre d’indigènes, hommes, femmes, enfants, demi-nus se portaient vers le point où nous devions débarquer. La mer se brisait avec force contre le récif avec des grondements pareils à ceux du tonnerre. Pendant deux cents mètres, il fallut haler l’embarcation sur un plateau de corail balayé par les lames et je crus plus d’une fois que nous allions être roulés et emportés au large.
A Fagatau, on est en pleine sauvagerie. Le village est composé de huttes misérables et sordides. Il y a trois constructions en pierre, l’église, l’école où loge l’instituteur, et la prison à laquelle il ne manque que des portes. Le chef ne sait ni lire ni écrire. Les prétendues autorités du district, les membres du conseil, sont dans le même cas et ignorent le premier mot de leurs fonctions. Le seul homme à peu près civilisé est le maître d’école, fils du chef, qui tient les registres de l’état civil et fait l’ouvrage de son père.
La population est famélique, à peu près toute nue. Il n’y a point de nacres dans le lagon. Les quelques cocotiers sont chargés de fruits mais quand on essaye d’en planter de nouveaux, les malheureux qui meurent de faim vont les retirer de la terre pendant la nuit. Il n’y a pas de cochons. J’ai vu une poule. Les habitants vivent de graines de pandanus et de bénitiers. Le bénitier est un magnifique coquillage pareil à du marbre et dont le nom indique suffisamment et la forme et la destination qu’il peut recevoir. La chair du mollusque est dure comme du caoutchouc. Quand il fait mauvais temps, cette détestable nourriture elle-même fait défaut et l’on jeûne en attendant le calme. Pour toute industrie, à Fagatau, on tresse des nattes qui sont échangées contre des étoffes quand par hasard une goëlette vient à passer là.
L’île de Napuka est la plus isolée et la plus délaissée peut-être de l’archipel. On ne la visite jamais ou l’on y aborde si peu souvent que vraiment les indigènes y sont bien abandonnés à eux-mêmes. Il était quatre heures du soir quand on découvrit le village. La mer se brisait avec force sur le récif ; sur la plage le pavillon français avait été arboré. La plupart des habitants complètement nus se tenaient assis par groupes tandis qu’un homme vêtu de blanc se promenait en faisant de grands gestes.
La goëlette allait et venait au large. Le commandant fit tirer deux coups de canon pour appeler une pirogue, mais aucun mouvement ne se manifesta dans les groupes accroupis et l’homme vêtu de blanc continua à se démener au milieu d’eux. Le lendemain, à l’aube, le tableau était le même avec cette différence que quelques pirogues aperçues la veille avaient disparu. Nous agitâmes nos chapeaux et au bout de quelques instants nous vîmes deux hommes dégager une petite pirogue cachée dans les broussailles et venir à nous. Peu d’instants après les principaux habitants étaient à notre bord. Le chef du district n’était pas moins ignorant que celui de Fagatau. Le mutoï portait sur son corps nu une veste courte avec une plaque où se lisait le mot « Ure », loi, et brandissait le papier qui l’avait investi de ses importantes fonctions. J’essayai de me rendre compte de l’état de l’instruction et j’interrogeai le maître d’école qui ne savait même pas écrire et que j’encourageai à donner tout au moins des leçons de lecture. La goëlette était environnée de pirogues. Il fallut insister pour se débarrasser de ces pauvres gens et les surveiller un peu au départ, car, sans la moindre permission, ils cherchaient à emporter des souvenirs de leur visite à bord. L’homme vêtu de blanc serrait précieusement sous son bras un verre et deux serviettes qu’il avait prestement dérobés à la cuisine.
Dans les autres îles règne la civilisation ou du moins ce que les indigènes ont pu s’assimiler de nos habitudes et de nos mœurs. Je ne reviendrai pas sur la pêche de la nacre et des perles : je ne pourrais que reproduire les observations que j’ai faites à propos des Gambier.
Il m’a paru intéressant, par contre, de voir de près comment fonctionne l’organisation donnée par la France à ces îles lointaines, organisation que l’on voudrait voir disparaître, me dit-on, mais qu’il sera très difficile de remplacer par quelque chose de mieux.
Les districts construisent les maisons, les cases communales, entretiennent les rues et les places des villages, les routes et les chemins quand il y en a, enfin les jetées, les quais, les ports, les abris où viennent se garer les embarcations. Rien ne se fait sans une délibération authentique dont voici un exemple : « Ile d’Anaa. — District de Tuuhora. Délibération du 6 septembre 1886. Une réparation a été faite à la citerne de Tuuhora ; elle a coûté cent francs. Le Conseil ouvre le raahui, c’est-à-dire lève l’interdiction de récolter, et décide que tous les habitants, hommes et femmes, sont imposés de vingt cocos qu’ils apporteront à la case du chef. » Suit la liste des habitants qui ont apporté leurs vingt cocos et celle de ceux qui n’ont rien apporté. Le travail payé, il est resté une petite somme qui a été versée à la caisse du district.
J’ai demandé au chef comment il s’y prenait avec les habitants qui ne paient leur part ni en travaux ni en matériaux, ni en denrées ni en argent. Il ne fait rien. A chaque nouveau travail les réfractaires sont sollicités les premiers, car ils continuent nécessairement à figurer sur les registres du district. Par exemple, s’ils voulaient quitter l’île, le chef s’y opposerait jusqu’à ce qu’ils se fussent acquittés.