En réalité et d’une façon générale, l’autorité du chef et du Conseil de district est grande et il serait puéril de s’étonner de procédés administratifs fondés sur les mœurs mêmes des habitants.
J’ai parlé de la contrebande aux Gambier ; aux Tuamotu, elle s’exerce sur des bases beaucoup plus larges encore, elle est bien plus difficile à réprimer. Une flottille serait nécessaire pour surveiller ces soixante îles éparses dont quelques-unes sont sans bord si elles ne sont pas escarpées. Récemment les autorités ont affrété une légère goëlette pour donner la chasse à ceux qui pêchent, vendent ou achètent des nacres trop jeunes et trop petites. C’est tout au plus si mille kilogrammes de la précieuse marchandise ont été saisis. Dans chaque île, l’arrivée des agents des contributions était annoncée et devancée, les nacres enlevées, enterrées ou jetées à la mer. Ces malheureux agents devaient sonder le sable des plages au moyen d’un harpon, traverser des bras de mer à la nage, se nourrir de conserves américaines et de biscuit, coucher à la belle étoile. Ils sont retournés à Papeete un peu confus, mais exténués, brisés. Tout au plus avaient-ils eu la consolation de se voir offrir par les parents ou par les maîtres d’école de toutes jeunes filles : onéreux présents que ces braves gens avaient vertueusement refusés.
Les îles où la nacre abonde sont peu nombreuses aujourd’hui ; elles sont une vingtaine tout au plus. Dans une demi-douzaine d’autres, la nacre a sensiblement diminué. Il est enfin des îles où elle a complètement disparu. Il importe de veiller à ce que les lagons ne s’épuisent pas tout à fait. Les requins sont, à ce point de vue, d’excellents gardes-maritimes et les plus vigilants de tous. C’est à leur présence aux abords de Ragiroa et de Fakarava qu’il faut attribuer la modération des pêcheurs de ces îles.
Pour permettre le repeuplement des lagons, on songe à interdire la pêche dans la plus grande partie de l’archipel. Mais de quoi vivront les pauvres gens dont la nacre est la seule ressource ? Et comment, encore une fois, s’y prendra-t-on pour faire respecter une prohibition qui s’étendra sur trois cents lieues de pays ? Il sera nécessaire de créer toute une organisation, tout un personnel d’employés, à moins qu’on ne se décide à faire une part dans le produit des saisies aux autorités indigènes, chefs, conseillers de districts, mutoï.
Le commerce jettera les hauts cris. Peu lui importe, en effet, que les lagons s’appauvrissent. Il tient avant tout à des bénéfices immédiats. L’administration, au contraire, se préoccupe du lendemain. Elle a à cœur, comme c’est son devoir, de ne pas laisser entièrement détruire la nacre et les perles des Tuamotu et elle estime, ce en quoi elle n’a point tout à fait tort, que ce ne serait pas payer trop cher le repeuplement des lagons si quatre ou cinq années de misère y devaient suffire.
Un grand sujet de controverse, à propos des Tuamotu, est de savoir quelle religion professent les indigènes. Ils sont tous catholiques, si l’on en croit la mission catholique qui concède cependant que dans le nombre il se trouve quelques mormons. Ils sont en grande partie protestants, assure la mission protestante, et ceux que vous appelez des mormons sont des « baptistes ». Renseignements pris, il est exact qu’un certain nombre d’indigènes appartiennent à la secte protestante qui ne baptise point les enfants nouveau-nés et réserve ce sacrement aux adultes.
A Tahiti, dans le district de Faaa, il existe une petite colonie de gens des Tuamotu qui se livrent à la pêche et approvisionnent le marché de Papeete de poisson. J’ai demandé à leur pasteur, un Américain, s’ils étaient mormons.
— No, m’a-t-il répondu ; only wife ! Non, une seule femme !
XVIII
Parlons d’autre chose. — L’agriculture manque de bras. — Le coton. — La vanille. — Le café. — Le coprah. — Arorais. — Rapanuis. — Atioux. — La mission Raoul. — Les Chinois. — La Caisse agricole.