J’en reviens aux bras qui manquent à l’agriculture, un lieu commun qu’on ne saurait négliger. On y a pourvu en recrutant aux îles Gilbert des travailleurs plus ou moins bénévoles. Un beau jour, une goëlette est partie pour ces lointains pays d’où elle a ramené deux ou trois cents individus à l’aspect sauvage et dont le type rappelait plutôt celui des papous que celui des maoris : nez épaté, grosses lèvres, cheveux crépus, créatures mal bâties mais robustes. Les planteurs se sont jetés sur ces outils vivants dont l’importation a coûté soixante mille francs à la colonie et qui n’ont d’ailleurs rendu que peu de services. Pour mon compte, je n’ai jamais vu travailler les aroraï, c’est le nom des indigènes des îles Gilbert. Chaque fois que j’en ai rencontré une troupe, elle escortait deux gaillards qui portaient sur leurs épaules voûtées un gigantesque cerf-volant de toile affectant la forme d’un poisson. Lancé habilement, ce jouet montait dans l’espace avec la légèreté d’un ballon Godard. Le plaisant de l’affaire est que nos vertueux amis des Anglais se sont inquiétés de savoir comment ces immigrants étaient traités. La philanthropie britannique a de ces contradictions : elle extermine les Océaniens dans les colonies à parlement aussi bien que dans les colonies de la couronne, mais elle ne peut supporter l’idée que ces pauvres gens travaillent librement dans une colonie française même pourvue d’un Conseil général. Je dois dire qu’une lettre d’allure diplomatique du Gouverneur des Fidji, à ce propos, a reçu du Gouverneur de Tahiti la réponse qu’elle méritait.

En résumé la fameuse question des « bras » reste toujours posée. Est-il donc impossible au Tahitien de travailler le sol ? Assurément non, s’il en éprouvait le besoin. J’ai vu, dans le district de Mahaena, un indigène qui piochait avec ardeur la terre de ses pères et paraissait y mettre un peu de cette passion âpre de nos paysans. A l’appui de ce que j’avance, on peut citer les Rapanui. — Les Rapanui sont des indigènes de l’île de Pâques convertis au catholicisme et amenés à Tahiti par Tepano, l’évêque archéologue d’Axieri. On leur a cédé une vallée près de Papeete et ils ont fait des merveilles, cultivant le coton, le maïs, la patate douce, le melon, et tirant de leur travail des gains élevés. Il y a encore, toujours près de Papeete, une colonie d’Atioux. Les Atioux viennent de Watiu ou Atiu, l’une des îles principales de l’archipel Cook, voisin des îles de la Société. Eh bien ! les Atioux travaillent assidûment. On les emploie surtout au débarquement des navires et l’on n’a qu’à se louer d’eux. Les Rapanui sont catholiques ; les Atioux protestants. Les premiers sont gouvernés (c’est le mot juste) par un catéchiste qui exerce sur eux une autorité presque absolue. Les seconds ont deux chefs et un orometua, pasteur, dont le pouvoir est grand. Ce système de triumvirat est imaginé, paraît-il, pour obvier aux conflits qui sont l’écueil de tous les gouvernements. Ces Atioux sont fort intelligents.

Le coton, la vanille, le café et le coprah ne sont pas les seuls produits que puisse donner le sol de Tahiti. La colonie a eu la bonne fortune de voir arriver, en juin 1887, un pharmacien principal de la Marine, qui, envoyé en mission par M. de La Porte, le sous-secrétaire d’État aux Colonies, apportait dans l’île douze à quinze cents plantes nouvelles. M. Raoul a été accueilli avec un empressement bien naturel. On a mis à sa disposition un bel enclos et la douzaine de malfaiteurs et d’ivrognes que contenait la prison de Papeete. Avec ces « bras » il a remué la terre, planté, ensemencé, arrosé. La plupart des plantes sont de celles dont l’industrie peut tirer le plus grand parti. Ce sont des arbres à caoutchouc, des essences résineuses, des plantes à parfum. Puis viennent les vignes, les eucalyptus, les jacquiers, l’arbre du voyageur qui donne de l’eau, l’arbre à la vache qui donne du lait, les pommes de terre, des variétés de vanille de la Réunion, de quoi enrichir le pays, en un mot, une fois que l’on aura trouvé la solution du problème des « bras. »

On m’a présenté au chargé de mission. J’ai vu un petit homme vif, nerveux, inspiré, ayant le feu sacré de la botanique, cette jolie science qui définit la fleur « partie de la plante où s’effectue la fécondation » et dont le vocabulaire hérissé de grec et de latin semble imaginé pour déprécier le règne végétal.

Il fallait voir les soins de mère de M. Raoul pour celles de ses plantes auxquelles un voyage de six mois avait plus ou moins nui, et comme il parlait de ses malades et de ses convalescentes ! Il fallait aussi l’entendre énoncer les conséquences proches ou lointaines de l’introduction de tous ces trésors à Tahiti, aux Marquises, aux Tuamotu, aux Gambier, à Rapa ! Aux plantes décédées en route ou mortes en arrivant, il donnait une larme si ce n’est une oraison funèbre.

L’agriculture va recevoir une impulsion salutaire.

Dans quelques années, les produits de Tahiti seront décuplés, l’industrie ranimée, le commerce accru…

Et des « bras » ?

On fit jadis une tentative d’exploitation digne de ce nom. Dans un vaste domaine de quinze cents hectares, on entreprit simultanément la culture du coton et de la canne à sucre. A cette époque déjà il y avait pénurie de travailleurs. On en fit venir de la Chine et quinze cents Célestes furent employés sur la plantation d’Atimaono où l’on y vit bientôt jusqu’à deux mille personnes. Il se dépensa là quelques millions de francs. On construisit une somptueuse habitation à laquelle on avait accès par un escalier monumental dont il ne reste plus aujourd’hui que des ruines. J’ai vu dans la grand’salle deux pankas où un Chinois a dessiné et peint, dans le goût bizarre de son pays, M. Steward et le comte de La Roncière, alors gouverneur. M. Steward, anglais, était à la tête de la plantation. C’était un homme fastueux qui ambitionnait de gagner et de dépenser beaucoup d’argent, et n’a pas mauvais air sous la défroque de mandarin dont l’a affublé l’auteur de son portrait. Il s’était fait dans ce pays si lointain une vie de luxe et de plaisirs, donnant pour pendant à l’habitation dont je viens de parler une villa perchée sur la cime d’une montagne où l’on ne pouvait parvenir que par un sentier de chèvre. Longtemps il fut soutenu par des banquiers de Londres à qui l’on prêtait l’idée de former plus tard une société par actions pour l’exploitation de la plantation d’Atimaono. Puis, un jour, l’argent cessa d’affluer. On s’était rendu compte que les résultats obtenus ne répondaient pas aux sacrifices accomplis et que les frais généraux dépassaient ce que permet une ordinaire sagesse.

M. Steward était un obstiné. Le concours financier que lui refusaient ses compatriotes, il le chercha dans la colonie même, dans la colonie où le taux de l’intérêt s’élève à douze, à quinze, à dix-huit pour cent. Il devait s’ensuivre de graves mécomptes. Un jour, un incendie dont on ne put jamais découvrir l’auteur détruisit une grande partie de l’exploitation, celle où se cultivait la canne à sucre. La dissension se mit entre le planteur et ses collaborateurs les plus immédiats. La faillite était au bout. Elle mit fin un jour à l’entreprise agricole la plus sérieuse qu’on ait vue à Tahiti. Atimaono fut vendu. La caisse agricole, dont je dirai un mot tout à l’heure, acquit le domaine qu’elle céda par la suite à un groupe de colons qui s’y livrent présentement et non sans bénéfices à l’élève du bétail.