Que devinrent les Chinois ? Ils désertèrent les travaux des champs que la dureté d’un commandeur aujourd’hui conseiller général avait contribué à leur rendre odieux et s’adonnèrent au commerce. On connaît le génie de la race, la persévérance dans l’effort, l’économie dans les moyens d’action, la sobriété, la modération dans le gain tempérée par l’honnêteté suspecte des relations. La concurrence des Célestes effraya le commerce français à qui il était indifférent sans doute d’avoir pour rival le commerce anglais, américain ou allemand, mais qui ne pouvait supporter l’idée d’avoir à lutter contre le commerce chinois. Les autorités de Tahiti, afin de complaire à ces vues plus intéressées qu’intelligentes, prirent des mesures pour renvoyer sur les bords du fleuve Jaune ces malencontreux travailleurs devenus si mal à propos de trop habiles négociants. Puis ce furent des impôts spéciaux qui vinrent frapper les récalcitrants et, ainsi, pour de longues années encore, on fut assuré de payer toutes choses hors de prix à Tahiti. A cette heure, il reste tout au plus deux cent cinquante à trois cents Chinois dans la colonie où ils vivent à leur mode, se surveillant les uns les autres, associés les uns aux autres, pratiquant le bouddhisme dans une pagode qui ressemble plus à une faré, à une case quelconque qu’à un temple, et célébrant, à grand renfort de feux de bengale et de pétards, le commencement de l’année selon le calendrier chinois. Leurs mœurs particulières s’affirment encore dans les fumeries d’opium où, couchés sur des lits de camp, ils viennent rêver dans l’hébètement d’un demi-sommeil à des félicités qui leur font oublier les misères de la vie présente. Bien que les lois de la colonie ne permettent de donner de l’opium qu’aux seuls Chinois, on trouve dans les fumeries quelques femmes indigènes plutôt laides que jolies, plutôt vieilles que jeunes ; ce sont des vahiné de Chinois qui insensiblement ont pris la funeste habitude de l’opium.

Un colon m’entretenait un jour de l’obsédante question des bras. « Et les Chinois ? » lui dis-je. « Ne pensez-vous pas que l’introduction de deux à trois mille Chinois pourrait transformer l’agriculture à Tahiti ? » — « Certainement, » me répondit-il. « Mais je plains l’administration qui prendra l’initiative de cette mesure. Il est des préjugés plus forts que l’intérêt. »

Je me suis convaincu depuis de l’exactitude de cette observation. La Caisse agricole, l’unique établissement de crédit que possède Tahiti, a souvent mis à son ordre du jour le problème de l’immigration. Le nom abhorré des Chinois n’a jamais été prononcé dans ses délibérations sans provoquer des rumeurs. Et cependant les hommes qui sont placés à la tête de l’établissement comptent parmi les plus intelligents et les plus dévoués au bien public.

La Caisse agricole est une très utile institution. Elle rétrocède aux colons nouveaux des terres propres à toutes les cultures et leur fait, en même temps, des avances d’argent dans le but de faciliter leurs premiers efforts. C’est encore par son entremise que les cotons de Tahiti arrivent sur le marché français. Elle prête sur connaissement, c’est-à-dire sur le vu du papier qui atteste que les produits sont exportés. Les opérations peu heureuses d’immigration faites jusqu’ici l’ont été avec le concours de la Caisse agricole qui pourrait jouer un rôle plus grand encore que par le passé si jamais les habitants de Tahiti sortaient de l’état de torpeur où ils sont plongés.

Il n’y a pas que les bras qui manquent. Je suppose la colonie peuplée d’agriculteurs, couverte d’usines, remplie de comptoirs ; Tahiti reste encore à six mois de Marseille et de Bordeaux pour les échanges ; à deux mois de partout pour la correspondance.

« La France, disent les mécontents, traite ce pays comme une mère peut parfois traiter un enfant qu’elle n’aurait pas désiré. »

Il y a de l’exagération dans ce propos amer.

XIX

Le service postal. — Un coup d’œil sur l’Océanie. — La Nouvelle-Zélande. — Les États-Unis d’Océanie. — Anglais, Allemands et Américains. — Une grande colonie française.

C’est une question vitale que celle du service postal. Le jour où l’on aurait mis Tahiti à quatre semaines du Havre, la colonie serait sauvée. Que faudrait-il pour en arriver là ? Un bon mouvement de la Métropole, une subvention suffisante pour donner l’envie à une compagnie de transports maritimes de tenter l’aventure, un peu de confiance parmi les membres du Conseil local. Les combinaisons abondent sur le papier. Tel tient pour la voie actuelle : Papeete, San-Francisco, New-York, le Havre ; tel pour la voie d’Australie : Papeete, Auckland, Sydney, Marseille ; tel pour la voie de Panama : Papeete, Panama, Colon, New-York ou les Antilles, le Havre ou Saint-Nazaire ; quelques-uns sont d’avis qu’il y aurait un intérêt majeur à relier Tahiti à la Nouvelle-Calédonie, Papeete à Nouméa ; il en est enfin qui sont partisans de la voie d’Amérique mais avec une escale à Honolulu.