Chaque conception s’étaie sur de bonnes raisons, même celle d’une ligne de Marseille, Sydney, Nouméa, Papeete, San-Francisco. Depuis plusieurs années le service postal a été confié à une association de maisons étrangères et se fait au moyen de navires à voiles. Une subvention de soixante-quinze mille francs est allouée aux concessionnaires. On s’est avisé que le principal obstacle à la création d’un service à vapeur c’était l’existence même de ce service à voiles. On l’a voulu supprimer et la colonie s’est trouvée sans relations régulières avec l’Europe. Une digression est nécessaire ici, digression dont l’Océanie tout entière fera les frais.
La Nouvelle-Zélande s’est mise sur les rangs pour nouer des relations avec Tahiti. On sait comment ce magnifique pays est devenu une colonie anglaise. Un navire français avait été envoyé pour en prendre possession. Une indiscrétion commise à Sidney par un officier de vaisseau, dans une soirée officielle, permit à un navire anglais de partir plus tôt et de nous devancer. Or, sur cette terre que nous avons laissée échapper, croissent à merveille les plantes d’Europe, s’élèvent les bestiaux, etc., et la nécessité s’impose pour ceux qui nous ont supplantés de chercher des débouchés à ces produits. Déjà, chaque mois, un vapeur apportait à Papeete des marchandises et des nouvelles fausses. Un plus grand bateau, un paquebot, fait maintenant ce service. Le « Richmond » est aménagé comme un transatlantique, avec cabines de première et de seconde classe, salons, piano, glacière. Évidemment la Nouvelle-Zélande veut conquérir Tahiti ; elle en est moins éloignée que San-Francisco et se flatte de remplacer l’Amérique pour la farine, le biscuit, la viande et le poisson conservés, le savon, les pommes de terre, les oignons, le fromage, voire pour les objets manufacturés qui lui arrivent des usines anglaises sans passer par les douanes américaines.
Le service postal pourrait, en attendant mieux, se faire par le « Richmond ». Les lettres de Tahiti, dirigées sur Auckland par ce vapeur et de là sur San-Francisco par la grande ligne australienne, parviendraient plus rapidement dans ce dernier port qu’elles ne le font actuellement avec les navires à voiles. Un inconvénient sérieux de ce système vient de ce que l’ambitieuse colonie anglaise ne fait point partie de l’Union postale. Mais il est possible de diriger la correspondance sur Toutouillah, un point des Samoa, où elle serait transbordée sur le vapeur qui va de Sydney à San-Francisco en touchant à Auckland, à Toutouillah, et à Honolulu.
Tahiti n’est pas le seul objectif de la Nouvelle-Zélande : elle considère également les îles Tonga ou des Amis et les îles Samoa ou des Navigateurs comme des débouchés réservés à ses produits. Dans ces archipels, les indigènes n’ont encore adopté le genre de vie des Européens que dans une faible mesure ; il y a donc beaucoup à faire.
Les choses iraient toutes seules si l’industrie et le commerce anglais ne rencontraient sur leur chemin l’industrie et le commerce américains et allemands. Les États-Unis d’Amérique ont déjà fait des îles Sandwich une colonie yankee, s’entend une colonie au sens propre du mot, une dépendance au point de vue économique plutôt qu’au point de vue politique de l’Union. Un traité de commerce a suffi pour cela, avec une ligne de bateaux à vapeur, une émigration habile d’hommes, business men, et de capitaux. Cette méthode coloniale est incontestablement la moins onéreuse de toutes. L’appétit vient en mangeant et le Yankee est gros mangeur. Il a, lui aussi, jeté son dévolu sur les Tonga et les Samoa pour les mêmes raisons que son rival anglais apparemment. Il a eu de plus une idée de génie : il a inventé les États-Unis d’Océanie. Sous son inspiration, le roi Kalakaua a proposé aux différents archipels où ne flotte encore aucun pavillon européen de former une fédération politique. L’autorité des souverains plus ou moins nominaux de ces îles n’aurait point été mise en question. Ils seraient restés les maîtres chez eux ; ils auraient trouvé dans le lien fédéral une garantie de leur pouvoir intérieur. Par ce moyen, ils auraient évité de tomber sous le joug des puissances européennes qui les guettent comme une proie facile à saisir. La prospérité très réelle des îles Sandwich était le gage qu’il n’y aurait rien d’aventureux à s’unir à elles.
Cette combinaison a été mise au jour au moment même où les États-Unis négociaient avec l’Allemagne pour établir un modus vivendi aux Samoa. Le roi Maliétoa a donné son adhésion mais aussitôt son rival Matasésé a reçu du commandant de l’Adler, le navire de guerre allemand, un pavillon blanc rayé de noir avec une croix de Malte blanche sur fond rouge en yacht. Puis, les Allemands se sont établis pour tout de bon, ont bombardé des villages et déporté Maliétoa. Il est néanmoins intéressant de publier une pièce diplomatique où les hommes d’État maoris, stylés par les Américains, affirmaient leurs vues politiques. Voici l’acte signé par l’infortuné Maliétoa :
En vertu des pouvoirs qui me sont conférés et reconnus comme Roi des îles Samoa par mon peuple et par les trois grandes puissances d’Amérique, d’Angleterre et d’Allemagne, — d’accord avec mon gouvernement et avec le consentement des « Taimua » et « Faipule » représentant les pouvoirs législatifs de mon Royaume ;
Nous offrons librement et acceptons volontairement d’entrer dans une confédération politique avec Sa Majesté Kalakaua, Roi des îles Sandwich, et donnons ce gage solennel que nous nous conformerons à toutes les mesures qui pourraient être prises par le Roi Kalakaua, et qui seront agréées mutuellement pour le bien de la confédération politique et pour qu’elle soit maintenue dans le présent et dans l’avenir.
Fait et signé de notre main et scellé de notre sceau, le 17 février 1887.
Maliétoa.
Roi des Samoa.
Voici l’acte signé par Kalakaua qui, de son côté, se débat à cette heure avec son peuple en révolution :
Kalakaua, par la grâce de Dieu, Roi des îles Sandwich, à tous présents et à venir, Salut !
Attendu que le 17 février dernier, Sa Majesté Maliétoa, Roi des îles Samoa, s’est liée par un traité pour former une confédération politique avec mon Royaume, et vu que le dit traité a été en même temps approuvé par les Taimua et Faipule des Samoa et accepté en notre nom par notre ministre plénipotentiaire, l’honorable John E. Bush, actuellement accrédité ;
Ayant lu et pris en considération le dit traité ;
Nous, par ces présentes, approuvons, acceptons, confirmons et ratifions le dit traité pour nous-mêmes, nos héritiers et nos successeurs ;
Nous acceptons les obligations que S. M. Maliétoa a prises envers les puissances étrangères et pour celles d’entre elles avec lesquelles il n’en aurait pas contractées ;
Nous engageons et promettons sur notre parole royale d’entrer dans une confédération politique avec Sa Majesté le Roi Maliétoa et de nous conformer aux mesures qui seront agréées entre nous pour la formation de la dite confédération.
Pour les plus grands témoignages et validité de la présente convention, nous l’avons scellée de notre grand sceau et l’avons signée de notre propre main.
Donné en notre palais de Tolani, ce jour 27 mars de l’an de grâce 1887 et le quatorzième de notre règne.
Kalakaua.
Du côté des Tonga les choses n’ont point marché aussi bien. Là, règne un vieillard de quatre-vingt-dix ans, le roi Georges, un roi à peu près constitutionnel, s’il vous plaît, dont le Premier, un ex-missionnaire anglais, exerce en réalité le pouvoir absolu avec les titres de Ministre des Affaires étrangères, Ministre des Terres, Ministre de l’Éducation et Auditeur général. L’idée de la fédération ne sourit guère plus au roi Georges qu’au missionnaire homme d’État dont il n’est que l’instrument. Il paraît que la gestion de Baker laissait quelque peu à désirer, car le parlement tongien a ouvert une enquête sur ses actes. Tout ayant été trouvé en ordre, le Premier a repris ses titres et ses fonctions et c’est lui qui a suggéré au roi Georges de revendiquer, en sa qualité de Nestor des Rois de l’Océanie, le premier rang dans la fédération projetée ou sinon de décliner les ouvertures de Kalakaua. Depuis la révolution a éclaté aux Sandwich, les Allemands se sont établis pour tout de bon aux Samoa, et il n’est plus guère question de cette invention américaine.