A quoi pensait-il ? Certains diront : « Pensait-il ? » Les idées qui pouvaient naître et se former dans cette tête n’étaient sans doute pas les idées compliquées de névrose des « civilisés », s’alambiquant la cervelle, s’appauvrissant à force d’analyse, se desséchant dans une psychologie maladive. J’imagine et j’ai cru comprendre que le Tahitien est plus près de la terre et du ciel que nous, et que son âme est ouverte à des sensations ou à des sentiments vagues que nous ne connaissons ou ne goûtons plus. Il vit d’une autre manière et mieux que nous, moralement parlant. Naïf même en ses ruses, en ses détours plutôt, détours permis à qui se sent faible et nu, il jouit sans définir la jouissance, il aime sans disserter sur l’amour. Plus abondante et plus riche est la sève dont il se nourrit. A nos palais blasés il faut d’autres liqueurs et d’autres ivresses que celles qui se puisent au creux des rochers.
Le Tahitien pense. Il aime et il chante, car il est poète, vraiment poète. Sa chanson pauvrement rythmée est l’appel au plaisir ou à la prière. Dans sa monotonie même, elle a quelque chose de primitif et de spontané et de si différent de notre art et de nos mensonges qu’on s’y laisse prendre assez vite, lassé qu’on est à la fin de ce siècle des formes travaillées à l’excès sous lesquelles se dérobent de si pauvres et si vieilles idées.
Mais il nous plaît de voir des sauvages dans ces hommes qui se nourrissent et s’habillent, quand ils s’habillent, autrement que nous. Il nous faut de la couleur locale. Ce que nous appelons ainsi n’est peut-être au fond que l’étonnement de notre ignorance, mais cela nous distrait et nous amuse de décrier des mœurs et des usages que nous ne comprenons pas. Puis cela nous venge des dédains des Chinois pour qui les occidentaux sont des barbares.
Des sauvages ! En est-il encore ? Les maisons de vêtements tout faits ont des succursales dans tous les pays du monde. A Papeete même, on s’habille, on se nourrit, on se désaltère, on se débauche, à l’instar de telle bourgade de notre Midi exubérant. Et la couleur locale dont notre littérature de sédentaires aurait tant besoin ne se trouve plus que dans les districts perdus de Tahiti ou des Iles sous le Vent.
Les Iles sous le Vent occupent une place assez grande dans les préoccupations des Français de l’Océanie. Maintenant cette question est réglée et notre drapeau flotte enfin sans conteste sur les îles de Raiatea, de Huahine et de Bora-Bora. On peut bien avouer que, quarante ans durant, nous avons eu de ce côté la situation la plus bizarre, la plus incompréhensible. Par la convention de 1847, la France et l’Angleterre s’étaient mutuellement engagées à ne pas occuper ces îlots ; mais, depuis 1881, par permission des Anglais, nous exercions ou plutôt nous n’exercions pas un protectorat aussi nominal que provisoire, renouvelable tous les trois mois. L’Amiral commandant la division navale du Pacifique et le Gouverneur des Établissements français de l’Océanie étaient sur les dents. Ils veillaient, l’un et l’autre, et surveillaient jalousement ces petites terres convoitées par les Allemands en quête de colonies. Les bâtiments de la division et ceux de la station locale se promenaient incessamment de Tahiti à Raiatea et de Raiatea à Tahiti, avec escales à Huahine et autres lieux. Et les deux ou trois mille indigènes répandus sur ces îles assez peu intéressantes par elles-mêmes en venaient à se moquer légèrement de ces déploiements de forces exagérés encore que nécessaires.
C’est fini et il était temps. A la longue, l’anarchie s’était mise dans les minuscules royautés des Iles sous le Vent et l’on allait voir se rallumer, pour un peu, les anciennes guerres civiles de vallée à vallée, de baie à baie. L’autorité des chefs était méconnue et les volontés du peuple n’étaient plus obéies. De jour en jour, on espérait l’arrivée d’un résident français ; mais, en attendant, on conspirait, on se chamaillait. Des factions nettement accusées se formaient qui s’accusaient les unes les autres de manquer de patriotisme et de livrer le pays à l’étranger.
Un incident mit le feu aux poudres. Le 14 juillet, quatre à cinq cents habitants des Iles sous le Vent se trouvaient à Tahiti où ils étaient venus prendre part aux réjouissances de la fête nationale. Les jolies filles de Raiatea et leurs tané ne laissent jamais échapper l’occasion de s’embarquer pour Papeete où ils se livrent sans contrainte à leur penchant pour le plaisir. Le pilote de Raiatea et sa fille étaient au nombre des touristes qui furent logés et nourris aux frais du gouvernement pendant cinq jours.
Peu (Péou) est de nos amis. C’est de son adresse que dépend la sécurité de nos navires en ces parages. Ses fonctions maritimes le mettent en rapport avec les officiers de vaisseau, en font un personnage officiel, et lui donnent une autorité, une importance qu’il est naturellement enclin à exagérer. Le 14 juillet, le matin, sous l’influence de libations défendues par les lois pieuses de Raiatea mais tolérées par les lois plus faciles de France, Peu interpella publiquement, sur le quai, le second roi de son île, et s’écria avec une jactance toute bachique : « C’est moi qui suis le roi ! »
Cet essor de vanité eut des conséquences imprévues et déchaîna la révolution. De retour à Raiatea, le pilote fut traduit devant les magistrats pour répondre de ses paroles séditieuses et condamné à l’amende. Il appela à la rescousse le commandant de la goëlette française l’Aorai, cria qu’on le persécutait en haine de la France, et fit tant et si bien que l’on s’interposa pour obtenir sa grâce. Une agitation prolongée s’ensuivit. Le roi, l’excellent Tamatoa, perdit la tête et ne la retrouva qu’en se jetant dans les bras du commandant à qui il demanda un résident français pour ramener la paix dans son petit domaine. Là-dessus, il fut décrété de prise de corps comme un simple particulier : il serait mieux de dire comme Charles Ier ou comme Louis XVI.
Le commandant ne pouvait tolérer qu’on emprisonnât un souverain animé de si louables intentions. Il ne fit ni une ni deux, débarqua avec tout son équipage, une dizaine d’hommes, et rendit Tamatoa à la liberté et à ses sujets. Les magistrats ne se tinrent pas pour battus. Ils accusèrent le roi d’avoir trahi son pays et appelèrent le peuple aux armes. L’argent est le nerf de la guerre. A l’instigation de Terahupo, le plus enragé de tous, on fit main basse sur le trésor public, riche à ce moment de quatre cent trente-six francs cinquante, on en fit le partage, et l’on prit le chemin de la brousse, l’insurrection étant le plus saint des devoirs.