Un détail me navre bien qu’il ajoute au piquant de ce scénario d’opérette. Au nombre des insurgés se trouvait le fateere hau i te fenua rei, le directeur de l’intérieur ou, pour parler plus exactement, le ministre de l’intérieur de Raiatea, une charmante fille de quinze ans, Témarii vahiné, dont j’avais eu l’honneur de faire la connaissance à Papeete, au bal de l’Amiral, en tout bien tout honneur, je me hâte de l’ajouter. Notre dialogue s’était borné à l’échange de quelques « ia ora na hoé » et de quelques « mé métai roa », c’est-à-dire aux plus vulgaires compliments tahitiens. Ce jeune et très gentil fonctionnaire m’avait intéressé, intrigué comme un domino rencontré au bal masqué. Je savais que peu de semaines auparavant il avait été condamné par les magistrats intègres de Raiatea à deux cent cinquante francs d’amende pour avoir donné à un bel étranger des preuves non équivoques de l’amour le plus passionné. Il n’empêche ! Avec ses grands cheveux noirs si longs et si lisses, son regard brillant, son silence indien en dépit du champagne, Témarii vahiné me changeait des hommes d’État laids et grisonnants dont j’ai entendu tant de discours, hélas ! Comment ce membre du gouvernement, cette aimable reprise de justice, était-elle passée à l’émeute ? On n’a pas su me le dire. Tout ce que j’ai appris, c’est que la pauvre enfant s’était attachée aux pas de l’irréconciliable Terahupo. Celui-ci lui avait sans doute fait accroire que se rendre c’était s’exposer à être pendu.
Mieux informés, la plupart des rebelles, convaincus qu’on ne pendait personne, sont revenus, les uns après les autres, à leurs cases de la plage. On leur a dit que désormais la France était chez elle aux Iles sous le Vent et comme, en dépit de certains négociants anglais, cette race tahitienne n’aime rien tant que les Français, la paix aurait promptement été rétablie dans les cœurs et dans les vallées si Terahupo était revenu à de meilleurs sentiments. Mais quoi, n’ai-je pas avancé que le Tahitien est brave, qu’il est fier et jaloux de son indépendance, qu’on obtient tout de lui par la douceur et rien par la violence ? On a tiré le canon pour réduire Terahupo. Tirer le canon à Raiatea ! Tamatoa a fait le voyage de Papeete pour implorer de nouveau un résident français, pour demander l’annexion. A cette heure, nous sommes installés aux Iles sous le Vent.
On en aura gémi dans un certain milieu. Il était si conforme à la vanité britannique de persuader les indigènes que les Français ne venaient pas parce qu’ils n’osaient pas, parce que l’Angleterre ne le voulait pas ! C’est d’ailleurs avec un dédain curieux que le marquis de Salisbury s’est expliqué sur l’abrogation de la Convention de 1847 : « Il ne paraît pas désirable au gouvernement de Sa Majesté, a dit le noble lord, ou même praticable de remettre à une administration aborigène des îles qui depuis sept ans sont placées sous le gouvernement de la France… »
XXI
Les lois à Raiatea. — Le rôle de missionnaires anglais. — Pritchard, Shaw, Jones. — Le protestantisme français. — La France en Océanie. — Les Atiu. — Adieu !
L’aspect de Raiatea diffère peu de celui de Tahiti. Huahine et Bora-Bora ont des analogies avec Moorea. Les îles de l’archipel de la Société, les îles sous le vent et les îles du vent, se ressemblent comme des sœurs. Ce sont partout les mêmes monts, les mêmes volcans éteints, les mêmes vallées, les mêmes torrents, la même terre entourée des mêmes récifs. On retrouve partout cette végétation abondante et inutile, encombrante, parasite, qui est l’un des plus sérieux obstacles que puisse rencontrer la culture. Partout croissent le féï et le mayoré, le bananier sauvage, l’arbre à pain et le cocotier. Par endroits on voit un peu de taros, d’ignames, de patates douces, de manioc, mais si peu ! L’indigène n’est pas plus travailleur ici que là. C’est pourquoi les filles des Iles sous le Vent connaissent le chemin de la Nouvelle Cythère.
Les lois étaient bien sévères à Raiatea avant l’annexion. Conçues et rédigées à l’instigation des missionnaires, elles avaient un caractère plus religieux que social. Elles prévoyaient et punissaient le péché, le crime devant Dieu, à l’égal du crime ou du délit, le péché devant les hommes. Elles édictaient l’amende, la prison, l’exil, pour des fautes qui dans nos pays échappent à la répression judiciaire si elles n’évitent pas la réprobation morale. Les pénalités rappelaient plus ou moins celles que j’ai vues inscrites dans l’ancien code tahitien contresigné par le vertueux de la Roncière et qui obligeait à se vêtir d’une tapa jaune les filles ou les femmes coupables d’avoir aimé les étrangers. Il était défendu de vendre ou d’acheter et par conséquent de boire de l’alcool. Prescription salutaire, s’il en fut, car c’est de l’alcool que meurent ces peuples si bien doués, si hospitaliers, si bienveillants, mais prescription annulée par une contrebande aussi ingénieuse qu’incessante et à laquelle ne manquaient point les complices. Ah ! Si les lois faisaient les mœurs, il n’y aurait pas de mœurs plus pures que celles de ces îles enchanteresses !
Au nombre des anciennes coutumes tahitiennes conservées à Raiatea, il faut mentionner la fréquence des services religieux. Je débarquais un vendredi, au milieu de la journée, et le temple était plein, aussi plein qu’il aurait pu l’être un dimanche ou un jour de grande fête. Les missionnaires peuvent avoir leurs raisons pour entretenir ce beau zèle, mais peut-il leur échapper que rien n’est plus fait pour conserver l’indigène dans le mépris de tout travail régulier et, par suite, pour retarder la mise en valeur de cette terre féconde aujourd’hui abandonnée à la brousse envahissante ? A Tahiti, on a pu obtenir des pasteurs français qu’ils laissassent insensiblement tomber en désuétude ces réunions de la semaine. Qu’en sera-t-il aux Iles sous le Vent ?
Les missionnaires anglais consentiront-ils à se prêter à une transformation lente mais inévitable des usages religieux ou bien, jaloux de conserver intacte leur action sur les fidèles et peu disposés à seconder les efforts du gouvernement français, s’attacheront-ils à perpétuer un état de choses si contraire à l’essor de ces pays et à leur prospérité ?
Il nous faut compter avec les missionnaires anglais, car partout où nous porte notre politique coloniale nous les trouvons devant nous. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Avant Jones, le pasteur de Maré (Loyalty), il y a eu Shaw, le missionnaire de Madagascar, et, avant Shaw, il y avait eu Pritchard. Il n’est que trop avéré que ces évangélistes sont en même temps les pionniers du christianisme et de la civilisation, et les avant-courriers du commerce et de la domination britanniques. Il faut ici un distinguo. Ce n’est pas personnellement peut-être que le missionnaire anglais joue ce rôle, mais quand on se rend compte des conditions dans lesquelles il s’installe en ces pays lointains, on voit bien vite que les choses ne sauraient aller autrement.