Le missionnaire anglais est toujours marié, quelquefois père de famille et d’une famille nombreuse. Sa tâche consiste tout d’abord à amener le « sauvage » à un certain nombre de notions élémentaires de religion et de morale au premier rang desquelles figure la nécessité du vêtement. Il prêche la décence et son beau-frère, son fils ou son gendre la vend sous la forme de ces cotonnades aux couleurs éclatantes dont Manchester inonde l’univers. Le commerce suit la religion et la politique intervient pour protéger le commerce. Dans la famille même du missionnaire l’Angleterre se choisit un consul. Et maintenant viennent les autres nations ! Viennent les Français, par exemple, et viennent avec eux les lazaristes, les maristes et autres congrégations catholiques dont les membres voués au célibat ont infiniment plus de peine à se fondre avec les indigènes que les missionnaires protestants assez enclins à épouser les filles du pays !
Il ne sert à rien de s’indigner quand il ne s’agit que des missionnaires anglais. Le malheur est que l’esprit de parti ou l’esprit de secte, pire que l’esprit de parti, a mêlé les missionnaires français à la querelle nationale, et que le protestantisme de notre pays a été frappé de la plus injuste et de la plus offensante des suspicions. Je me suis assez librement exprimé sur le compte des agents de la Société des Missions de Londres pour être cru quand je dirai, fort de mes informations personnelles, qu’il n’existe pas et ne saurait exister de solidarité politique entre les missionnaires protestants de l’une et de l’autre nation. Où irions-nous si, dans ces jours troublés, alors que la France a besoin de tous ses enfants, on allait mettre en doute le patriotisme de ceux des Français qui professent ou ne professent pas telle ou telle opinion philosophique, telle ou telle croyance ayant des adhérents en d’autres pays ?
A propos de Madagascar où s’affermit si heureusement à cette heure l’autorité de la France, deux écrivains protestants ont eu une parole malheureuse, mais il serait cruellement injuste de la faire expier à ceux qui l’ont tout les premiers réprouvée et condamnée. Ainsi s’expriment les hommes les plus honorables, qui sont le mieux qualifiés pour parler au nom du protestantisme français et que préoccupe à bon droit une campagne énergique entreprise à ce sujet par M. de Mahy, le député de Bourbon.
Il est fâcheux que les incidents récents des Loyalty et des Nouvelles-Hébrides n’aient pas été mis à profit pour séparer nettement les deux causes. La violence du préjugé dont souffrent de très bons Français est telle aux colonies qu’on ne peut se l’imaginer. Comme il arrive aux plus honnêtes gens, les protestants ont les apparences contre eux et ces apparences sont adroitement exploitées. Ne va-t-on pas jusqu’à dire qu’il existe comme une autre Compagnie de Jésus sous les couleurs du calvinisme, une association internationale et secrète dont font partie tous les protestants fidèles ? Ici la calomnie touche à la sottise, mais elle n’en fait pas moins son chemin !
Il faut espérer qu’à Raiatea on saura suivre une politique habile, éliminer cet élément des missionnaires anglais à qui l’on devra substituer des pasteurs français, et se garder de toute entreprise, même la plus pacifique d’allure, contre la foi des indigènes. Il importe vraiment bien peu que ces pauvres gens se convertissent ou non au catholicisme, et que gagnerait la France dans l’affirmative ? Il faudra donc que les missionnaires français de Tahiti s’attachent à supplanter leurs coreligionnaires des Iles sous le Vent, s’ils ne veulent pas donner un prétexte de plus aux adversaires de leur culte.
La France ne retirera aucun avantage matériel de la prise de possession des Iles sous le Vent, mais sa situation morale dans le Pacifique en sera de beaucoup améliorée. Elle est désormais maîtresse chez elle dans le vaste espace qui va des îles Marquises à Rapa et des Gambier aux îles de la Société. Demain, sans doute, les îles de l’archipel Cook, Rorotonga, Atiu, Mangia, arboreront à leur tour le drapeau tricolore et nous aurons, en y comprenant l’île Wallis, un beau domaine maritime où les abris ne manqueront pas à notre flotte.
Il est une autre considération qui a son importance. De tout temps, la contrebande des Gambier et des Tuamotu a trouvé asile dans les ports des Iles sous le Vent. C’est à Raiatea et à Huahine que l’on venait déposer les cargaisons de nacres pêchées contrairement aux règlements. La surveillance impossible autrefois s’exercera sans peine maintenant sur ces îlots devenus français. Et la contrebande prévenue, réprimée, c’est une source de richesse qui se rouvre pour nos Établissements français de l’Océanie.
On peut appliquer aux habitants des îles de l’archipel Cook ce que j’ai dit de la sympathie innée de ceux de Tahiti et de Raiatea pour les Français. J’allais souvent à Patutoa, un faubourg de Papeete, où les indigènes de l’île Atiu, des colons à leur manière, ont établi leurs cases. Celles-ci sont moins grandes et, j’en dois convenir, moins propres et moins bien tenues que les cases des Tahitiens. Pourtant les Atioux sont plus laborieux et gagnent quelque argent en s’employant au déchargement des navires.
Au départ de mon ami M. Caillet, ils m’avaient amicalement conféré la direction honoraire de leur himéné. J’en étais quitte pour leur offrir de temps à autre quelques tasses de thé et pour l’obligation d’assister à des amuramaa, des banquets interminables toujours funestes à mon estomac. Ce sont là des détails. Un lien affectueux s’était promptement formé entre moi et le digne pasteur de Patutoa. L’orometua Tamahiné me témoignait une amitié qui me touchait vraiment et dont je reçus des preuves quelques jours avant mon départ.
L’himéné était réuni. Hommes et femmes se tenaient accroupis sur le sol de la case consacrée. Après les chants et la prière, Tamahiné étendit par terre une large natte sur laquelle, les uns après les autres, mes amis vinrent déposer de menus objets, de la paille toute tressée pour faire des chapeaux, etc. Avec le concours de Térano, Tamahiné avait édifié une petite case en tout pareille à celle où l’himéné était rassemblé. Puis ce furent les souhaits, les paroles d’adieu très brèves mais empreintes de la plus profonde cordialité. Je répondis de mon mieux, moitié en tahitien, moitié en français. J’étais ému aux larmes.