Me voici venu sans y penser à ce côté de la vie tahitienne sur lequel on a tant écrit : les mœurs. Cook, Forster, Moorenhout, Vincendon-Dumoulin et tant d’autres, sans parler de Bougainville, ont raconté et décrit bien des choses. Il est intéressant de voir si quelque changement s’est produit dans la façon de vivre des Tahitiens. Je me ceins d’un pareu, j’arbore mon nom canaque, Teraï Tua, qui veut dire le ciel à l’horizon, et je regarde.
« Je m’imagine souvent que si l’humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l’amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie ; car ce qui retient l’amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées. » — Je lis cela dans la préface de l’Abbesse de Jouarre. Voilà toute trouvée une introduction au chapitre des mœurs.
IV
La frénésie de l’amour. — La fanfare locale. — L’upa-upa. — Quelques traits de mœurs. — Le Divorce de Loti. — Le demi-monde à Papeete. — La retraite. — La vahiné au bain.
Il n’est pas besoin d’attendre la fin du monde. Voici un peuple qui se livre avec frénésie à l’amour, naïvement, ingénûment, au milieu des chants et des danses de caractère ; un peuple pour lequel le mot vice n’a pas plus de sens que le mot vertu. Que dis-je ? Il ignore l’un et l’autre. Il est dépravé mais n’est point coupable. La corruption a commencé pour lui le jour où l’Européen a voulu payer ce qui se donnait pour rien. Ce jour-là, la Tahitienne qui n’était que débauchée s’est réveillée courtisane. Dans la réalité, le rêve poétique de M. Renan aboutit à une décadence. Innocent encore, si l’on veut, en sa liberté extrême, l’amour est devenu la prostitution infâme à prix d’argent.
La Rarahu de Pierre Loti m’est apparue tout à l’heure. De la porte de ma case, je l’ai aperçue, altière dans sa démarche, le front couronné de fleurs, un tiaré (gardenia tahitien) fiché sur son oreille brune, ses longues tresses noires tombant sur les reins. Le parfum du monoï, huile de coco parfumée de santal, m’arrivait, âcre et désagréable, et j’ai cru voir que la belle vahiné n’en était pas à sa première goutte de rhum. J’allais oublier un détail. Sur son cou flexible, j’ai distingué une petite tache scrofuleuse, des vices maternels le stigmate infamant.
Six heures venaient de sonner. Rarahu s’est arrêtée sous la vérandah d’une case où d’autres femmes, ses pareilles, couchées sur le plancher, échangeaient des paroles indécentes en fumant la cigarette roulée dans une feuille de pandanus. Nous nous reverrons à la musique, ce soir.
Huit heures. Le kiosque où se place la fanfare locale vient d’allumer ses lampes à pétrole. Depuis un moment déjà les marchandes de couronnes sont arrivées. Elles se tiennent accroupies sur l’un des côtés de la place du Gouvernement. Une bougie éclaire leur étalage où se trouvent, à côté des fleurs tressées, les cigarettes de pandanus, les ananas, les bananes, les pastèques et les crêpes, noirâtres, minces, sentant la graisse.
Un allegro bruyant et mal joué ouvre le concert. Les garçons et les filles vont et viennent ou forment des groupes auxquels se mêlent les fonctionnaires et les officiers de la flotte. La demi-clarté de la nuit permet des privautés, et les propos les plus libres, en tahitien et en français, se croisent. Quelquefois, en dépit de la vie qu’elle mène, la vahiné sent une offense à sa pudeur dans le geste du « farani » (français). Elle a un mouvement d’épaule d’une grâce particulière, une sorte de frémissement qui marque un vague reproche ; elle se drape, ramène le bras droit sur la poitrine et murmure : « Haere fau-fau », ce qui veut dire : « Laissez-moi tranquille, monsieur ! », ou plus littéralement : « Va-t-en, polisson ! »
Mais voici que l’on joue une polka. Les vahiné se mettent à sauter, toutes droites dans leurs peignoirs flottants, en mesure, scandant une chanson libertine, car, mieux que le latin, le tahitien brave l’honnêteté dans les mots. N’est-ce pas Loti lui-même que j’ai devant moi, donnant le bras gauche à Rarahu et le bras droit à Térii ? L’élégant officier, en jaquette et en casquette blanches, est entraîné par les bonds de ses compagnes. Quand il s’arrête essoufflé, c’est pour leur faire présent d’une couronne de fleurs et se parer lui-même de ce diadème éphémère dont les parfums violents lui montent au cerveau. La musique terminée, la fête se continue dans la case de Rarahu, meublée d’un lit et d’une malle. L’officier a donné une piastre chilienne pour aller acheter du rhum. Chacun à son tour porte à ses lèvres le goulot de la bouteille…