La vahiné est vénale sans être cupide. Elle ne se livre pas au premier venu pour échapper à la misère, et ne tient guère à l’argent. La misère est inconnue dans ce pays où, sous un ciel de feu, croissent naturellement les fruits et les racines dont se nourrit l’indigène. La vahiné « fait la fête » pour elle-même, pour le plaisir qu’elle y prend, pour l’ivresse qu’elle y trouve, pour le festin dont elle a sa part et où, parée de son peignoir le plus joli, couronnée de fleurs, elle se gorge de nourriture et de vin, en attendant la danse finale, l’upa-upa par laquelle s’achève l’orgie.
L’upa-upa est une danse de bacchantes, une sorte de mimique passionnée et fougueuse où chaque geste a sa signification et une signification si accentuée que le ballet se termine quelquefois dans une étreinte amoureuse. Ce sont des mouvements des cuisses, des genoux et des reins, rapides et tournoyants, un secouement de tout l’être, avec des cris inarticulés, sur un accompagnement monotone de flûte et de tambour. Ce qui se chante à l’upa-upa dépasse en cynisme les couplets si libres déjà que l’on fredonne sur la place du Gouvernement. L’« ute » est un récitatif plutôt qu’une chanson ; il commente toutes les phases de la danse favorite et ne contribue pas peu à provoquer un délire érotique dont les plus jeunes enfants sont témoins souvent. Nous sommes loin des mystères d’Isis. Ici, tout se passe au grand jour, au soleil ; en plein air, la nuit. A Papeete, par exception, on danse l’upa-upa dans certaines maisons connues de la police, à la clarté des lanternes, au son de l’accordéon (toujours l’accordéon !) et le papâa (l’étranger, le blanc) est admis s’il a payé son écot en rhum, en genièvre, en whiskey ou en absinthe.
D’où viennent ces mœurs ? Elles étaient un peu celles de Tahiti avant l’arrivée des Européens ; elles se sont peut-être aggravées depuis en une certaine mesure. Elles tiennent à l’ardeur du climat, et sans doute aussi à la promiscuité qui règne fatalement dans les cases indigènes où le père et la mère, les garçons et les filles dorment ensemble, à la clarté de la lanterne, dont la lumière écarte les tupa-pau, les fantômes, les revenants, les diables. Pareille chose ne se passe-t-elle pas dans certaines de nos grandes agglomérations urbaines, à Paris, à Lyon, à Lille, où la nombreuse famille de l’ouvrier couche dans une chambre unique ?
Ces mœurs tiennent encore à la légende même de la « Nouvelle Cythère ». Tahiti est avant tout un lieu de plaisir. Loti se soucie bien de l’avenir de cette terre enchanteresse, de ce que pourrait ambitionner cette race qui n’est ni sans beauté ni sans noblesse ! Rarahu seule l’attire et le retient ; il l’a prise à peine nubile en ce pays où la femme est mère à douze ans, et de ses bras elle tombe, jouet à moitié détraqué, dans les bras du gabier. Il faut voir, le dimanche, dans les rues de Papeete, passer les chars à bancs, bondés de filles dont l’une tient l’inévitable accordéon. En route pour l’upa-upa !…
Dès leur arrivée, les missionnaires ont tenté de réagir. Ils ont d’abord fait des lois, édicté des amendes, institué enfin une discipline religieuse avec la sanction de l’excommunication. En vain. Abordez ce Tahitien qui revient du temple, portant sa bible dans une enveloppe de vannerie. Demandez-lui : « Où est ta fille ? » Il répond impassiblement : « Te hapao ore ra i Papeete. » Elle fait ce qu’elle veut à Papeete. Ou encore : « Te taiata ra i Papeete » ; « Te ori purumu ra i Papeete. » Elle s’amuse, elle court les rues à Papeete. Si notre homme habite un district où peut-être il a rang de notable, hui-raatiraa, il vient loger de temps en temps au chef-lieu, dans la case de sa fille, et ne s’en va pas sans emporter quelques objets à sa convenance, meubles ou effets d’habillement. Jamais un indigène ne s’est adressé à la police pour se plaindre d’un rapt ou pour demander qu’on lui rendît son enfant perdue ! D’ailleurs, le soir, dans la case où tous vivent pêle-mêle, la prière finie, s’engagent les conversations libres, rabelaisiennes, pourrait-on dire, n’était l’énormité de l’anachronisme. Cette liberté du langage n’est point le vice, elle peut même sembler saine et innocente, rétrospectivement et littérairement. En réalité, elle est l’accoutumance, pour les vieux et pour les jeunes, aux mauvaises mœurs et une chose triste en dépit des rires éclatants qui lui font cortège.
Au moment de la récolte des oranges, les Tahitiens fabriquent avec ces fruits une sorte d’eau-de-vie ou de vin doux dont ils s’enivrent en commun. Jadis, avant l’annexion, qui leur donna toutes les libertés y compris celle de la boisson, ils allaient se cacher dans les vallées, loin de la surveillance du mutoï (agent de police) pour manipuler et boire l’ava anani. Aujourd’hui ils font cela publiquement, en commun, hommes, femmes, enfants, et pendant trois ou quatre mois. Il se passe alors des choses qu’on ne peut raconter.
Tout pour l’indigène est prétexte à fête, à réunion dansante, chantante, buvante : le passage dans le district d’un étranger aussi bien que l’arrivée d’un fonctionnaire. Le chef se hâte, pour faire honneur à son hôte, de rassembler les himene, les chœurs religieux, et de préparer un repas monstre où rien ne manquera. Après le banquet viendront les chants, les chants sacrés d’abord, puis les autres ; et, pour peu qu’il en témoigne le désir, le voyageur entendra les ute, assistera à l’upa-upa, et à des scènes où ces grands enfants se montreront à lui tels qu’ils sont, sans retenue, sans hypocrisie aussi, dans l’abandon de leurs mœurs primitives, dans la double frénésie de l’ivresse et de l’amour.
La race dégénère et meurt. Les grands et beaux vieillards survivent à leur postérité étiolée, rachitique, phthisique, empoisonnée de toutes les façons. Fleurs flétries avant d’être écloses, les filles ne seront jamais femmes ou, si elles le deviennent un jour, ce sera pour donner à leurs époux (tané) des enfants condamnés à l’avance.
Ce tableau est un peu sombre, il n’est que trop fidèle. Que reste-t-il du beau roman de Loti ? J’ai vu à Moorea la belle-sœur, à la mode tahitienne, du poétique écrivain. C’était une vahiné quelconque, insignifiante, fatiguée, vieillie. En contemplant ce visage brun aux traits un peu durs, en devinant sous le peignoir ce corps déformé, je me prenais à penser qu’un livre était peut-être à faire, Le Divorce de Loti, un livre qui nous montrerait l’aimable officier dédaignant les amours indignes, moins épris du monoï, des pieds nus et du poisson cru, revenu à d’autres plaisirs, et cherchant des distractions saines dans l’hydrographie et le balisage. Ironie à part, en dépit de cent pages où le contraire est affirmé en un style si vibrant, Rarahu n’est point faite pour ce diadème de poésie parfumée. Il y a longtemps qu’elle a laissé tomber dans la boue des rues de Papeete cette couronne de fleurs qui parait si étrangement son front casqué de cheveux noirs, plus noirs que le drap funéraire qui recouvre le cercueil où dorment nos illusions à jamais perdues.
Il n’y a point de romans en ce pays ; il n’y en eut jamais. A la longue certaines vahiné prennent des allures d’horizontales, pour employer un vocable du jour, et l’on peut dire que la théorie des pêches à quinze sous et des pêches à trente sous, qui fit la fortune du Demi-Monde, est aussi bien en situation ici que dans le milieu où vécut Marguerite Gautier. Il y a des catégories dans le vice plutôt que des degrés. Sans doute une nuance sépare de Nini telle jeune fille qui se donne pour rien, telle enfant qui tombe innocente dans les bras du midship, mais demain elles seront en tout pareilles.