Nini est une demi-blanche qui, à Papeete, porte des bottines et dont le peignoir a des tendances à la robe. Nini est à la mode. Elle a voiture et chevaux, maison de ville et maison des champs. Il n’est pas bien sûr qu’elle n’aille pas pieds nus dans son district mais, à Papeete, c’est autre chose. Valentin, l’enseigne de la Thétis, en est amoureux fou, aussi Kerveguen et bien d’autres. Le visage ovale, l’œil fendu en amande, la taille d’une exiguïté toute chinoise, elle est bonne fille, spirituelle, épistolière, et s’en moque, recevant de toutes mains et réalisant de son mieux le proverbe cher aux filles d’amour : « Ce qui vient de la flûte retourne au tambour. » Elle n’a jamais aimé et n’aimera jamais personne. Cela ne surprend pas, car à Tahiti on ne dit pas : « Je t’aime ! » mais : « Je te veux ! » Il n’empêche que la belle vahiné préfère ostensiblement à l’officier de vaisseau qui se ruine pour elle, le tane, l’homme de sa race, qui vit des débris de sa table, et à qui elle jette de temps à autre une piastre chilienne et les miettes de son amour.

Plus bas… ne descendons pas plus bas. C’est la barrière avec ses bouges, ses saletés et ses puanteurs, la déchéance et l’avilissement de la créature, l’ignoble dans la fange, quelque chose comme le quartier de l’École militaire, à Paris, et ses bals publics…

Tandis que je prends des notes, voici que m’arrivent les accords des cuivres bruyants. C’est la retraite. La musique joue un air tahitien des plus entraînants qui alterne avec En revenant de la Revue. La gloire du général Boulanger a fait le tour du monde. Les instrumentistes marchent précédés et suivis des groupes dansants, sautants plutôt, des Tahitiennes et de leurs amis d’un jour ou d’une heure. Des jeunes enfants se bousculent dans le cortège. Les vahiné se donnent le bras et bondissent en mesure. C’est un tableau unique par une belle nuit, quand la lune éclaire ces rondes folles, secouées dans un rythme étrange, mêlées de rires et de cris sauvages. Tout s’apaise subitement à la dernière note, au dernier coup de caisse. Voici le retour. Rentrons bras dessus, bras dessous ; chacun chez nous… Elles ont des noms singuliers et charmants, les brunes filles. Elles s’appellent mesdemoiselles Œil-Baissé, Paresseuse, Nuit, Messagère, Celle qui lance des pierres, Sommet, Méprisante, Mystère, Couchée sur le Dos, Fille Noble, Coup de Pied, l’Éclair, Lune, Solitaire. Rarahu veut dire celle qui gratte. Pour l’euphonie, Matatao, Tuaï, Teüra, Maeva, Marama, Tupuaï, valent bien certains noms greco-français de notre calendrier.

La vahiné est fille de la mer. Elle nage comme un poisson. Elle aime à se jouer dans l’eau. Le soir, vers cinq heures, des troupes de jeunes filles et de femmes vont se baigner dans la Fautaua, l’une des principales rivières de Tahiti, à une demi-heure de Papeete. Elles se jettent dans le torrent du haut d’une petite roche, plongent et replongent, restent sous l’eau une minute et plus, pour reparaître riant aux éclats. Elles ne sont point chastes, mais elles sont décentes. Dans l’eau, elles n’ont qu’un pareu, et s’arrangent de façon à ce qu’on ne voie que leurs bras fermes et ronds. Le bain fini, elles mettent à passer leur peignoir une prestesse qui déconcerte les regards trop indiscrets. Parfois, il faut tout dire, la vahiné est surprise dans le bain par son amant…

Des festins ont lieu au bord de la Fautaua. L’amuramaa terminé, tout le monde se met à l’eau, Européens et Tahitiens, et les échos de la fête vont se perdant dans la vallée profonde.

Il me prend l’envie de déchirer cette esquisse rapide et atténuée des jouissances qui sont la gloire principale de la Nouvelle Cythère. Ce qui me retient peut-être, c’est le souvenir des quelques lignes de M. Renan. Non, la frénésie de l’amour ne saurait être le dernier mot, la fin d’une race condamnée. Il y a quelque chose de mieux à espérer pour elle que le suprême triomphe de l’instinct sur l’intelligence, de la volupté sur la raison, de la bête sur l’ange.

V

A Papenoo. — Archéologie polynésienne. — Les croyances d’autrefois. — Les revenants. — Un peu de poésie. — Refrains guerriers.

Je reviens de Papenoo, l’un des districts les plus intéressants de l’île. J’y ai vu Monseigneur Tepano Jaussen, évêque d’Axieri, ancien vicaire apostolique de Tahiti. Tepano, dans le pays on dit Tepano tout court, célèbre la messe dans une très-modeste église, une case ordinaire, en bois. Il se console de n’avoir pas réussi à extirper l’hérésie en élevant des bœufs, en récoltant des noix de coco et en s’adonnant à d’importants travaux historiques et archéologiques. Il croit avoir trouvé la solution du grand problème de l’origine des Maoris, la race à laquelle appartiennent les Tahitiens et tous les Polynésiens en général.

Tepano est très fier de sa découverte. Il m’a montré des cahiers couverts de notes et, non sans quelque réticence, m’a donné à entendre que c’est dans l’une des Célèbes qu’il faut chercher les traces du premier groupe indien d’où sont nés les Polynésiens. C’est de là qu’ils auraient essaimé dans le Pacifique, abordant successivement à toutes les îles éparses de l’Océanie. Je ne suis pas grand clerc en ces matières. Tout en écoutant Tepano, je le regardais attentivement et je finissais par trouver à ce moine paysan, à ce bénédictin agriculteur, une physionomie à part, avec sa grande barbe grise, sa soutane tout usée et ses obstinations de vieillard et d’érudit qui se convainc lui-même en essayant de convaincre les autres.