En ce moment, Tepano déchiffre un document précieux, des tablettes gravées, des tablettes de bois de rose trouvées dans l’île de Pâques. Or, ce qui manque le plus pour étudier l’histoire des Maoris, ce sont les documents écrits. On ne peut évidemment donner le nom d’écriture aux signes assez rares gravés sur les idoles ou sur quelques pierres. Il en est autrement des tablettes de Tepano ; ce sont proprement non des pages mais des lignes d’écriture, et les signes sont bien des caractères qui se répètent et dont le sens lui est connu. Ces caractères ont quelque chose d’hiéroglyphique, mais il s’en faut qu’ils aient la pureté, la beauté des caractères égyptiens. Il est difficile d’en donner une idée sans le secours de la gravure. Malgré leur naïveté grossière, ces caractères n’en constituent pas moins une écriture idéographique imitant, selon la définition de Champollion, plus ou moins exactement les objets existants dans la nature. Voici un poisson à n’en pas douter, deux poissons, trois poissons, une scolopendre, une ligne, un hameçon et un poisson au bout, une volaille ou un oiseau quelconque ; et peut-être doit-on voir dans un dernier dessin un bonhomme, un peu déjeté il est vrai, et où il faut de la bonne volonté pour reconnaître les belles proportions du roi de la création.
Le vénérable évêque d’Axiéri a des rivaux et des émules en grand nombre ; il en a dans la magistrature, dans l’armée, dans la flotte, dans la gendarmerie, dans l’administration. On a beaucoup écrit sur le passé de la Nouvelle Cythère quoiqu’on n’en sût rien ou peu de chose, mais le moyen de résister à la tentation de dépeindre cette terre tant vantée et de raconter son histoire, les coutumes et les traditions de ses habitants ! C’est à qui rassemblera le plus de documents, compulsera le plus d’ouvrages, se livrera aux enquêtes les plus minutieuses, aux observations les plus patientes. De tous ces chercheurs, le plus intéressant est à coup sûr Tepano qui correspond en latin, comme les moines du moyen âge, avec les vicaires apostoliques des îles plus ou moins lointaines, leur fait part de ses découvertes, leur soumet ses hypothèses et leur demande des avis. Patience, quelque temps encore et nous saurons ce que signifient les caractères des tablettes de l’île de Pâques où, dès à présent, le vieil évêque devine des épitaphes, et dont il a fait l’objet d’un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Les Tahitiens ont un passé ; ils ne sont pas nés d’hier. Leurs institutions politiques basées sur le régime électif, la suprême dignité de leur allure, de leurs poses, leur politesse native, sont des signes que ce passé ne fut pas sans grandeur. Mais en fait de monuments de ce passé, il n’y a guère que les marae. Le marae est une espèce de tertre où s’élevait jadis un autel fait de fragments de roches et de coraux. Il est situé au bord de la mer et planté d’arbres, principalement de bois de fer. Le marae était à la fois un lieu religieux et un sanctuaire patriotique. Chaque famille de roi ou de chef avait le sien. On y accomplissait les sacrifices et l’on s’y préparait à la guerre. Près de Papeete, dans le district d’Arue, se voit le marae de la famille de Pomaré.
Il faut convenir que la disposition des lieux se prêtait au mystère et que la célébration des rites dans le bosquet sacré ne devait pas être dépourvue d’une certaine poésie toute primitive. En s’aidant des vagues souvenirs des vieillards et des observations recueillies par M. de Bovis, on peut sans trop de peine reconstituer ces scènes intéressantes. Le matin du jour fixé pour le sacrifice, les Tahitiens affluent aux abords du marae. Ils apportent des vivres, des noix de coco, des cochons, des régimes de feï, banane sauvage, des huru, fruit de l’arbre à pain. Les prêtres les haranguent, ils leur répondent. Chacun d’eux est muni de son tiï, de son idole, dont la dimension est proportionnée à sa situation sociale. Cette idole, c’est un morceau de bois, une bûche plus ou moins sculptée, enveloppée d’une gaîne tressée avec le pandanus.
Devant l’autel est placé un amas de feuilles de bananier dont personne n’approche. Ces feuilles de bananier recouvrent le cadavre de la victime choisie pour le sacrifice. La veille, le grand-prêtre a envoyé au roi une petite pierre noire, et cette pierre adroitement lancée a frappé à la tempe un homme qui paressait devant sa case tout en plaisantant avec sa vahiné. L’homme est tombé, tué sur le coup. Son corps a été apporté dans un panier fait de feuilles de cocotier.
Les prières ont commencé, entremêlées de litanies et de discours où tout se confond, la louange des dieux Taaroa, Oro, Tane Raa, etc. et la généalogie des rois ou des chefs. Tandis que le prêtre découvre l’idole du marae, les fidèles sortent leur idole particulière de sa gaîne ; les chants sacrés se font entendre, et les litanies sont reprises par un acolyte dont la fonction est de crier, d’aboyer cette liturgie retentissante. Le grand-prêtre s’est baissé vers la victime étendue au pied de l’autel. Il se relève et tend au roi, d’un geste inspiré, l’œil du mort qu’il vient d’arracher de l’orbite. Le roi fait le simulacre d’avaler cet œil. Les prières continuent. Le cadavre est découpé et ses entrailles sont examinées attentivement. La guerre est prochaine. Est-ce la victoire ou la défaite qu’annoncent les indices recueillis par le sacrificateur ? Le crieur se tait tandis que le grand-prêtre prononce un discours destiné à surexciter les courages. Le dieu est satisfait ; il agrée le sacrifice. Le chœur recommence. Après un dernier discours, les petites idoles sont enveloppées, et la grande idole disparaît aux yeux du peuple qui donne pour épilogue à la cérémonie religieuse un festin copieux, un amuramaa, et des danses.
Ce qui ajoute à l’impression produite par ces souvenirs vivants encore dans la mémoire des vieillards, c’est l’aspect de cette belle et riche nature, ce ciel, cette mer, ces monts, ce soleil radieux. Quel spectacle imposant que celui de cette foule d’hommes et de femmes demi-nus et recueillis participant à ces étranges cérémonies ! Un dernier trait. Aux abords du marae, aux branches les plus élevées des arbres de bois de fer, étaient suspendus les cadavres des guerriers fameux qui pourrissaient ou se desséchaient là-haut, bercés par la brise qui vient de l’océan ou de la montagne.
Qui peut dire ce qu’il reste des anciennes croyances sous les nouvelles ? Le Tahitien le plus pieux, chrétien fervent et membre du conseil de sa paroisse, croit encore aux mauvais esprits, aux tupapau. Un missionnaire me raconte le fait suivant : Il a donné l’ordre, un jour, à un homme de défricher une partie de son enclos. Le travail est achevé ; pourtant, sur un petit espace, la brousse est intacte. Interrogé, l’homme répond que cet endroit est fréquenté par les tupapau, et il cite des exemples de gens qui ont été frappés pour avoir touché aux arbres et aux pierres du sol. Ainsi, un habitant du district ayant coupé une branche a été, peu de temps après, atteint du ovi, sorte de lèpre, et s’en est allé mourir à Raiatea. Un autre, pour avoir brisé une pierre, a subi le même sort. Ces explications font sourire le missionnaire. Elles lui expliquent pourquoi, seuls, les cocotiers qui se dressent là ne sont pas dépouillés de leurs fruits par les indigènes peu scrupuleux. La superstition lui tient lieu de garde-champêtre.
Mieux que cela ! Un Européen avise, pour prendre son repas, un endroit ombragé suffisamment. Des Tahitiens s’approchent et lui conseillent de se retirer. Le lieu où il se trouve est un ancien marae. Y déjeuner serait s’exposer à la colère des mauvais esprits. Sceptique, l’Européen sourit, se met à faire sa cuisine, et mange du meilleur appétit. A huit jours de là, il sent les premières démangeaisons de l’ovi. Il en est mort. Ce fait venu si à propos pour confirmer les indigènes dans leur croyance aux tupapau, m’a été certifié par un ancien lieutenant de vaisseau qui a pris sa retraite à Tahiti.
Si ce n’est pas assez de ces histoires de revenants, je puis en conter d’autres. Un tupapau veillait jalousement sur les corps de deux braves qui séchaient au soleil dans la montagne. Sollicité par des étrangers, un Tahitien alla un jour couper les têtes des cadavres et vint les livrer pour cinq francs à l’arsenal maritime. Le tupapau tira une vengeance éclatante de ce sacrilège. Le même soir, il assaillit le malheureux indigène coupable de violation de sépulture, le roua de coups, et le contraignit à reporter les têtes où il les avait prises.