En y regardant de près, on se rend compte que le tupapau se confond, dans l’esprit de l’indigène, avec le rêve, avec le cauchemar plutôt. La nuit, quand on dort, le tupapau survient sans bruit et vous serre à la gorge. On ne peut ni crier ni se défendre. Tantôt il prend la forme d’un chat, tantôt celle d’un cheval, tantôt celle d’un bœuf. Il ne court point ; il vole. Jamais ses pieds ne touchent la terre. Il est impalpable et fuyant.

Il y a de petits tupapau et le grand tupapau. Sur la route de Punauuia, à dix kilomètres de Papeete, en plein jour, un tupapau arrêta une voiture qui se brisa. Les Tahitiens ont depuis peur de passer le soir sur cette route. Ce tupapau audacieux était vêtu comme un officier d’infanterie de marine. On suppose qu’il est l’ombre d’un commandant tué dans la guerre de 1844.

Quelle version choisir parmi toutes celles où se perd l’imagination enfantine de l’indigène ? Les tupapau sont surtout les morts dont les âmes ne vont point au ciel, de petits diables ; si les uns vous prennent à la gorge, d’autres vous rouent de coups de bâton. N’essayez pas de démontrer au Tahitien que ce sont là des fables, des récits faits pour abuser son imagination. Il vous répond : « Est-ce que vous autres papâa, vous n’avez pas vos tupapau ? » Cette réplique m’a fait baisser la tête. Il ne faut pas aller bien loin dans nos campagnes pour retrouver ces légendes, ces histoires des âmes des défunts qui reviennent dans la nuit troubler le sommeil des vivants.

Il y a aussi la croyance aux esprits des ancêtres qui logent dans le ventre des requins. Un jour de fête nationale, Mano, la cheffesse de Tautira, était venue à Papeete, pleine de santé, suivie de son district et de son himéné, et elle avait pris part aux repas et aux réjouissances d’usage. Trois jours après, on l’aperçoit, devant une case voisine du palais de la reine, assise, accroupie plutôt, dans une pose triste. Pourquoi n’est-elle pas retournée dans son district ? On l’avait vue partir cependant, la fête terminée, en compagnie des siens. Voici ce qui s’est passé. Quand la baleinière où se trouvait Mano est arrivée devant la passe de Pueu, le requin qui porte les esprits de ses ancêtres l’a arrêtée. Tous les efforts pour aller plus avant ont été vains. Elle sait ce que cela veut dire. Elle est revenue à Papeete et elle attend paisiblement la mort. Naturellement, les interlocuteurs de Mano essayent de la détromper. Elle secoue la tête. Ses ancêtres l’appellent, elle va bientôt les rejoindre…

Eh bien ?… La cheffesse de Tautira est morte le lendemain subitement.

La superstition ne s’attachait pas seulement aux esprits, aux revenants. La personne du roi et de la reine était sacrée. Toucher à un objet dont ils se servaient, c’était commettre un outrage et s’exposer à être frappé du ovi. Plus d’un l’a expérimenté à ses dépens. Le nom même du roi était entouré de respect à ce point que les syllabes dont il était formé étaient éliminées de la langue. Ainsi Pomaré veut dire « Qui tousse la nuit ». Po, nuit ; maré, toux. Po est devenu rui et maré hota.

On ignore, à l’heure qu’il est, si toutes ces chimères hantent encore les cerveaux tahitiens. Interrogés à cet égard, les missionnaires protestants ou catholiques semblent embarrassés. Plus d’un fidèle parmi les plus assidus au temple songe avec terreur, la nuit, aux esprits dont il se sent entouré.

Mon domestique tahitien est un brave garçon, très laid mais si doux qu’un sourire voile incessamment sa laideur. C’est un bon protestant. Un soir de grand vent, une sonnette retentit dans la maison ; Pihapiti refuse d’aller voir ce qui a pu causer ce bruit. Il a peur des tupapau.

Les Tahitiens sont courageux pourtant, la superstition mise de côté. Nous l’avons éprouvé quand ils ont défendu leur pays contre l’occupation. Ils se sont montrés irréductibles, et, sans un mouvement tournant prestement exécuté, on eût eu beaucoup de peine à en venir à bout. Chevaleresques avec cela, s’étonnant, s’indignant qu’on ne les avertît pas chaque fois que l’on recommençait les hostilités, et accueillant courtoisement, entre deux escarmouches, l’ennemi à qui ils offraient l’hospitalité pour un peu plus.

Dans un combat, nous nous étions avancés en nous découvrant jusqu’au pied d’une redoute construite par les tahitiens. Ceux-ci, armés de mauvais fusils mais en nombre, font une décharge et, sans plus attendre, se précipitent sur nous. La plupart se font tuer mais l’avantage leur reste un moment. Un guerrier d’une stature magnifique et dont les membres nus luisaient au soleil, blesse un soldat d’infanterie de marine qui tombe au pied d’un cocotier. Pendant que ce guerrier se dispose à courir à d’autres adversaires, un de ses compagnons se penche sur le blessé pour l’achever, comme les indigènes avaient coutume de faire. « Je prends cet homme ! Cet homme est à moi ! » s’écrie le guerrier. Désormais, toucher au blessé, ç’aurait été s’attaquer à celui dont il était le prisonnier. Le combat fini, le guerrier charge le malheureux sur ses robustes épaules et court à la plage. « Haere mai ! Venez ! » crie-t-il. Un canot se détache du Phaéton. Après avoir remis le soldat français aux marins, le Tahitien s’éloigne, non sans avoir salué avec un geste magnifique : « Ia ora na ! »