D'après tous ces faits, le régime végétal mérite d'autant plus d'encouragement & d'éloges, qu'on est fondé à croire que, sans la préférence donnée aux substances végétales pour l'approvisionnement de la Belle-Poule, la plupart des fievres simples qui y ont régné, de même que celles qui ont été plus sérieuses, eussent toutes pris un caractère plus fâcheux que celui sous lequel elles se sont montrées: vû que, si l'équipage eût été à la nourriture de viande & de poisson salés, les sucs à-demi altérés fournis par ces substances, n'auroient pas manqué de hâter la putréfaction des humeurs que le régime végétal a si efficacement combattue parmi les Matelots de la Belle-Poule, qu'aucun d'eux n'a succombé.
Si M. de la Coudraye, si zélé pour le bien public, eût dit: le régime végétal proposé a besoin de réforme; tel légume par lui-même est moins susceptible de conservation que tel autre; celui-là inspire un dégoût presqu'insurmontable aux Matelots; celui-ci leur plaît davantage; la quantité de viande que vous accordez à chaque Matelot pour joindre au régime légumineux, n'est pas assez considérable; il faut sur-tout, dans les premiers tems d'une réforme, accorder quelque chose à l'habitude & au préjugé dans lequel sont pour l'ancien régime, des gens qui ne sont pas faits, ni pour sentir les inconvéniens, ni pour goûter tous les avantages de celui qu'on veut y substituer; si M. de la Coudraye eût tenu ce langage, on n'auroit pu que lui savoir gré de ses observations, & j'aurois cherché à les mettre à profit: mais elles me sont venues d'autre part[9], & je me fais un devoir de déclarer que, n'ayant pour objet que le bien, en proposant le régime végétal, l'essai qu'on en a fait, quoique tout à l'avantage de ce régime, malgré les assertions contraires de M. de la Coudraye, ne me trouvera pas assez indocile pour n'y rien changer: l'expérience doit être notre guide; il faut toujours tendre au mieux.
[ [9] M. Dorves, Capitaine de cette frégate, &. M. Meslier qui en étoit le Chirurgien, m'ont donné sur cet important objet des observations utiles.
Le riz préparé avec le sucre a paru inspirer un dégoût assez difficile à surmonter: il faudra en diminuer les rations, & changer son assaisonnement.
Les pois ne se sont pas conservés comme les autres légumes: il faudra avoir la précaution de les bien choisir, de les faire passer au four avant de les embarquer, comme je l'avois recommandé, sans qu'on y ait eu égard, en faire un moindre approvisionnement, & leur substituer des féves gruées dont on peut faire une purée excellente & salutaire, avec du beurre, du sel, un peu de moutarde & de vinaigre.
Le fromage de Hollande bien choisi, peut faire une partie de l'approvisionnement: il se conservera assez bien, pour n'avoir rien à craindre de son usage.
Les lentilles, les haricots n'ont pas souffert d'altération: on s'en fournira d'une quantité suffisante, en observant de faire aussi passer au four ce dernier légume.
L'oseille préparée a plu généralement à l'équipage; elle se conserve d'ailleurs à merveille: rien n'empêche que l'on en donne la quantité prescrite dans les repas.
La quantité de lard associé à l'usage des légumineux ne paroît pas suffisante: on peut l'augmenter de façon que l'on fasse, avec ce lard, un repas de plus par semaine, &c.
Les équipages paroissent avoir un peu de répugnance pour le nouveau régime: il faut s'y attendre, au moins pour les premiers momens; mais on doit espérer que MM. les Officiers, faits pour en sentir tous les avantages, parviendront à inspirer à cet égard aux Matelots la confiance qui leur manque, & qu'ils veilleront sur-tout à ce que l'assaisonnement de ces légumes soit fait avec assez de soin, pour ne leur pas donner le regret d'être privés des salaisons.