Que l'on consulte le journal de M. la Ribe, Chirurgien-Major de la frégate le Rossignol, partie à peu près pour l'Amérique en Septembre 1770, & de retour en France en Juillet 1771, l'on verra qu'il a régné, parmi l'équipage de cette frégate, des maladies plus nombreuses & infiniment plus graves que celles dont a été attaqué l'équipage de la Belle-Poule; que les maladies n'étoient pas des lassitudes, des diarrhées, des fievres éphémères, des continues simples, mais des fievres putrides bien caractérisées, des dyssenteries, des fievres malignes si marquées, que, deux heures après la mort, les cadavres répandoient une infection insoutenable[7]: l'on verra que, pendant dix mois qu'a duré la campagne, on a perdu un nombre assez considérable de Matelots, & qu'il y a eu, dans le même tems à l'infirmerie, quarante malades attaqués assez vivement. Ce fait n'est-il pas suffisant pour faire tomber toutes les inductions que tire M. de la Coudraye, de la quantité de maladies qu'il a observées sur la frégate la Belle-Poule, pendant l'essai du régime végétal?

[ [7] Au moins, M. de la Coudraye n'a-t-il pas eu de pareilles observations à faire sur la Belle-Poule.

Consultons encore le journal des maladies qui ont régné dans la frégate la Perle, tenu par M. Anglas qui en étoit le Chirurgien, & nous trouverons que, malgré les soins assidus de M. de Nort, Commandant de cette frégate, pour diminuer l'influence des causes générales, il y a eu à son bord, depuis son départ au commencement d'Octobre, jusqu'à son retour à la fin de Juillet, sur cent quarante-deux hommes qui la montoient, plus de trente-six malades attaqués de maladies dangereuses; que, parmi ce nombre, il en est mort dix, soit à bord, soit à l'hôpital de Léogane; & que, si le Chirurgien eût voulu tenir liste, comme l'a fait M. de la Coudraye sur la Belle-Poule, de ceux qui, pendant la campagne, ont eu des lassitudes, des fluxions, des diarrhées, des fievres éphémères & des indispositions enfin, qui sans remèdes se dissipent en vingt-quatre ou quarante-huit heures, le nombre des maladies sur la Perle auroit peut-être excédé le nombre des hommes qui y étoient embarqués. Donc, dirons-nous à M. de la Coudraye, le retour complet de l'équipage de la Belle-Poule, la moindre intensité des maladies qu'on y a observées, comparées à celles qui ont régné sur les frégates le Rossignol & la Perle, sont dûs au régime végétal que vous blâmez. Sera-t-il possible d'en douter, lorsqu'on saura que le Chirurgien de la Perle n'est venu à bout de combattre avec efficacité les maladies vives qu'il a eues à bord, qu'en substituant le régime végétal aux bouillons de viandes fraîches, &c.? M. de la Coudraye concluera peut-être encore de ces parallèles, que le régime végétal est mal-sain & pernicieux pour les Matelots en santé, & qu'il faut le réserver pour ceux qui sont malades.

Voici encore une circonstance toute au désavantage de la Belle-Poule, que l'on doit observer dans le parallèle que nous faisons des maladies qui ont régné parmi son équipage, avec celles qui se sont montrées sur les frégates le Rossignol & la Perle; c'est que, celles-ci étant parties de France à la fin de l'été 1770, les Matelots, en passant en Amérique, n'ont dû presque trouver qu'un été continué, & ont dû être par-là à l'abri des effets d'un passage brusque d'un pays froid dans un climat très-chaud: passage que l'on sait être une des causes les plus générales des maladies. Il s'en faut bien que le tems du départ de la Belle-Poule l'ait mis dans le cas de jouir d'un pareil avantage. Partie le 4 Mai, à la sortie de l'hiver, pour ainsi dire, (le mois d'Avril ayant été pluvieux & froid), elle eut une traversée heureuse; c'est-à-dire qu'en 33 jours son équipage a passé d'un pays froid à Saint-Domingue, dans le tems où la chaleur est la plus considérable, précisément encore dans une année où les chaleurs y ont été si excessives, que, de mémoire d'homme, on n'y en avoit ressenti de pareilles. Qu'a fait son équipage de plus pendant son séjour au Cap & au Port-au-Prince? Son travail a été forcé, parce que, dans les courtes relâches qu'il y a faites, il falloit que tout s'exécutât à-la-fois, & presque en même tems. Un pareil travail n'a-t-il pas dû jetter les Matelots, par des transpirations excessives & forcées, dans un état d'épuisement qu'ont ressenti à un bien moindre degré l'Etat-Major & les Gens d'office? Cependant, malgré tous les contre-tems dont M. de la Coudraye n'a pas daigné faire mention, il n'y a eu que trois malades pendant la traversée, & un assez petit nombre pendant son séjour dans les deux ports de l'Isle.

Mais la frégate étant partie le 20 Juin du Port-au-Prince, peu de jours après les vents devinrent frais, les nuits froides & d'autant plus mal-saines, qu'il règnoit en même temps un brouillard qui les rendoit humides, & par-là plus propres à supprimer encore chez les Matelots qui s'y trouvoient exposés, la transpiration, cette excrétion si salutaire: ils ont dû ressentir d'autant plus vivement cette intempérie, qu'ils venoient de quitter presque subitement une température excessivement chaude, & qu'en se relevant pour chaque quart, ils passoient tout-à-coup & sans précaution, de l'habitation chaude de l'entre-pont, à l'air libre, froid & humide qui règnoit sur le pont. Voilà la cause à laquelle auroit dû s'en prendre M. de la Coudraye, pour le grand nombre de maladies qu'il y eut à bord dans la traversée du Port-au-Prince à Cadix. Mais encore quelles maladies? Des indispositions, des petites fievres de quelques jours, quelques catarres, quelques diarrhées &c. qui ont cédé si promptement & si aisément au régime végétal, que tous les malades étoient rétablis ou convalescens avant leur arrivée en Espagne. Si pendant le reste de la campagne on a eu des instans où l'infirmerie s'est trouvée plus garnie que dans d'autres, la variation subite dans l'atmosphère a toujours été la principale cause des maladies qu'on a eu à traiter: mais ce que je répéte encore ici, & qui mérite la plus grande attention, c'est que tous les malades se sont rétablis à bord par l'usage du régime végétal, déclaré pernicieux par M. de la Coudraye, & que tout l'équipage a été ramené sain en France, sans avoir perdu un seul homme sur 125 malades, suivant son compte, & sur 103 seulement, suivant celui de M. Meslier, Chirurgien de la frégate.

Voici encore, en saveur du régime végétal, une de ces preuves de fait d'autant plus propre à faire impression, que la corvette l'Hirondelle sur laquelle l'essai s'en est fait comme à bord de la Belle-Poule, a séjourné dans les mêmes parages que les frégates le Rossignol & la Perle[8]; & cela précisément dans le temps où celles-ci étoient infectées de maladies très-graves, sans que la corvette l'Hirondelle ait eu beaucoup à souffrir de la part des maladies. M. de Charite qui la commandoit, en rendit dans le temps un compte très-favorable au Ministre; & voici ce que me manda à cet égard M. Chapotet, Chirurgien-major sur cette corvette, en date du Port-au-Prince le 26 Juin 1771. »Les Matelots ont montré dans les premiers jours un peu de répugnance pour le riz; mais en leur faisant varier l'assaisonnement, en consultant leur goût, ils s'en accommodent très-bien. J'ai eu, continue-t-il, jusqu'à présent peu de malades, parmi lesquels il y a eu quelques fievres putrides; je les ai heureusement guéries en ne m'écartant pas dans leur traitement des sages préceptes que vous nous donnez dans votre ouvrage. (Et il ajoute cette réflexion): Il est étonnant que les malades ne soient pas en plus grand nombre, vû l'incommodité & la petitesse du bâtiment; car il faut remarquer que sur une corvette de 16 canons, n'y ayant point d'entre-pont, nous sommes 142 hommes, & les Matelots sont obligés de coucher fort à l'étroit dans une cale qui est presque toujours humide, par la quantité d'eau qui passe continuellement sur le pont, même dans les plus belles mers.«

[ [8] A voir le détail des précautions prises par M. de Nort, Capitaine, & par le Chirurgien de cette frégate, pour purifier & renouveller l'air, pour éviter les flations mal-saines, pour choisir les endroits de la côte les plus aérés, pour se soustraire aux causes communes des maladies dans ces climats, à voir enfin l'aisance & les commodités dont jouissoit cette frégate, comparées à la gêne qui étoit le partage de la corvette l'Hirondelle, on diroit que cet arrangement, qui n'est dû cependant qu'au hazard, avoit été fait pour mettre l'ancien régime dans le cas de lutter avec avantage contre le nouveau.

Malgré tous ces désavantages qui sembleroient avoir été accumulés exprès sur cette corvette, pour faire échouer un essai important pour la conservation des Matelots, le régime végétal triomphe néanmoins encore ici de manière à devoir confondre ses détracteurs.

On voit sur une corvette le même nombre d'hommes que sur la frégate la Perle; & malgré leur entassement & l'insalubrité de leur habitation dans une cale humide, circonstances qui ont dû donner beaucoup d'activité aux causes générales des maladies, il s'en faut infiniment que le nombre en ait été aussi grand que sur la Perle; & M. Chapotet n'annonce pas qu'il lui fût mort quelqu'un à la date du 26 Juin, pendant qu'à cette époque le Rossignol & la Perle avoient déjà perdu beaucoup de monde.

L'effet que doit produire un pareil parallèle, ne sera sans doute pas perdu pour les hommes qui aiment le bien, & ils reconnoîtront là l'efficacité du régime végétal, qui prévaut contre tous les obstacles qu'on voudroit lui opposer.