En 1757, M. Hocquart, commandant la frégate la Dryade, fit plusieurs croisières très-longues sur les côtes de Salé: ce bâtiment resta près d'un an armé avec le même équipage; tous les malades, & ceux qui jouissoient d'une bonne santé, à l'exception néanmoins des premiers mois, furent presqu'entièrement nourris avec du riz, dont on s'étoit approvisionné en Espagne; & cette nourriture fut si salutaire, que le Commandant ne perdit pas un seul homme de ceux qui composoient l'équipage de son bâtiment.
En 1764, M. le Comte de Braquemon commandant la frégate la Therpsicore, après avoir croisé fort long-temps sur les côtes de Salé, il se trouva dans son équipage plus de trente scorbutiques, qui furent guéris à la mer par l'usage du riz, des légumes secs, des pruneaux & d'un peu de miel: cet Officier eut la satisfaction de ramener son équipage en France bien portant, & sans avoir perdu un seul homme de près de trois cent, après une campagne de sept mois, dont six passés à la mer. M. de Braquemon & M. de Barassé l'aîné, furent tellement frappés des avantages qui pouvoient résulter de cette manière de nourrir les Matelots, qu'ils crurent devoir en informer la Cour.
En 1759, l'escadre de M. le Comte d'Aché manquant de provision de toute espèce, tous les équipages ne subsistèrent, pendant près de trois mois, qu'avec du riz cuit à l'eau sans autre assaisonnement. Le vin, le biscuit, la farine & les salaisons manquoient absolument, & les Matelots furent réduits à l'eau & à une très-petite quantité d'eau-de-vie de riz: malgré cela, M. le Breton, Chirurgien-major, & plusieurs autres personnes de l'escadre, ont assuré que les équipages ne s'étoient point ressenti de cette disette apparente, & qu'à un peu de répugnance près que les Matelots avoient d'abord montrée pour cette nourriture fade, on ne pouvoit rien dire qui ne fût à son avantage.
En 1764, M. de Linière commandant en retour le vaisseau le Salomon, armé à Rochefort, & destiné pour aller à la Nouvelle-France, son équipage fut attaqué, pendant la traversée, de diverses maladies, & principalement du scorbut. Les approvisionnemens ordinaires pour les malades ayant manqué, on fut obligé de les nourrir uniquement avec du riz: ils se rétablirent promptement & si bien, qu'ils reprirent tous le service du vaisseau jusqu'à leur arrivée à la Nouvelle-Orleans.
Ajoutons à ces exemples des faits encore plus récens, & qui confirment tous les autres. M. Martel, de Nantes, ayant armé en 1767 le navire le Doyard pour l'Inde, mit tout son équipage à l'usage du riz & des substances légumineuses dont il s'étoit abondamment pourvu par mon conseil; malgré les mauvais tems qu'il essuya à la mer pendant sept mois, il relâcha à l'île de France sans avoir perdu un seul homme, & même sans avoir eu aucun malade à son bord, quoique son équipage fût de cent vingt hommes; événement unique, & jusques-là sans exemple. Les vaisseaux de la Compagnie des Indes, le Comte d'Argenson & le Berryer, arrivés le même mois dans la même île, & qui n'avoient tenu la mer que cinq mois, mirent cent quatre-vingt malades dans les Hôpitaux, & en perdirent quarante: telle fut l'extrême différence du sort de l'équipage du Doyard, & de ceux des deux autres vaisseaux. Peut-on l'attribuer à une autre cause, qu'aux salaisons dont les bâtimens de la Compagnie avoient été approvisionnés selon l'ancienne méthode, & au régime végétal que le Capitaine du Doyard avoit fait observer sur son bord?
On voit donc que ce régime est en même temps un des meilleurs remedes que l'on puisse employer dans les maladies des gens de mer. Nous en avons eu tout récemment une autre preuve à laquelle on ne sauroit ne pas se rendre: de trente Matelots attaqués de maladies graves & vives dans la frégate l'Ecluse, aucun n'a péri, & ils ont eu pour tisanne & pour nourriture, l'eau de riz ou de gruau, à laquelle on a joint seulement de tems à autre du miel & quelques aigrelets laxatifs, tels que les pruneaux. Or une substance aussi efficace dans la curation des maladies putrides des Matelots, n'en sera-t-elle pas visiblement le préservatif le plus assuré? Ce dernier fait vient à l'appui d'une vérité bien connue des Médecins, mais qui ne l'est pas assez du public; que le bouillon à la viande doit être proscrit dans tous les cas où l'alkalescence des humeurs est marquée. Un exemple, que nous avons sans cesse sous nos yeux, étayeroit encore cette proposition, si elle en avoit besoin. Plus de deux mille forçats condamnés dans le port de Brest aux travaux les plus pénibles, exposés toute l'année aux intempéries de l'air & aux pluies qui sont très-fréquentes dans ce pays, résistent à toutes leurs fatigues, quoiqu'ils ne soient nourris que de très-gros pain & de légumes secs qui ont souvent fait campagne; & ce qu'il y a d'important à observer, c'est qu'ils ne sont jamais attaqués du scorbut, que lorsqu'ils sortent des Hôpitaux où ils sont nourris avec de la viande fraîche. Que de motifs pour rendre sensible la nécessité d'une réforme dans la manière dont on nourrit les Matelots à la mer! Le plus puissant, sans doute, est la conservation d'une classe d'hommes si rare & si précieuse à l'Etat. Cette considération suffiroit seule pour déterminer le Gouvernement; mais il en est d'autres encore qui ne sont pas moins dignes de son attention.
Tout le monde sait que nous sommes obligés de tirer les salaisons de l'Etranger; d'où naît le double inconvénient, de lui payer par-là une sorte de tribut, & de dépendre de lui dans une partie essentielle à la célérité des armemens.
L'avantage qu'il trouve dans cette branche de son commerce avec nous, est d'autant plus fort, que les salaisons servent aussi à alimenter nos Colonies du Vent, où l'on n'a pas assez de bœufs pour fournir de la viande fraîche à tous les habitans.
Quand les vues que je prends la liberté de proposer, n'auroient pour objet que de conserver dans le Royaume les sommes dont nous enrichissons nos rivaux, la politique ne balanceroit pas à les adopter. Mais l'utilité de ce projet patriotique & économique ne se borne pas là; une diminution dans la dépense des approvisionnemens sera le fruit de son exécution. Les prix des substances farineuses & légumineuses sont bien au-dessous de celui des viandes salées. Qu'une partie du produit de cette épargne soit employée à l'achat des ingrédiens propres à les assaisonner, on en fera des mets infiniment plus agréables au goût des équipages, que ceux que peuvent fournir les substances animales dont on les nourrit: nous en avons déjà des exemples, & il est facile de les multiplier.
Les approvisionnemens en substances farineuses & légumineuses ont encore, sur les viandes salées, l'avantage de se conserver très-long-temps à la mer sans s'altérer: c'est sur-tout dans le service des Hôpitaux, que l'usage de ces substances se trouve lié à l'intérêt de l'État, par le prompt rétablissement des malades, & par leur conservation; un régime très-dispendieux, inutilement suivi, pour la curation d'un grand nombre de gens de mer, atteints de maladies putrides, va nous en donner un nouvelle preuve.