En 1760, la dépense pour les hôpitaux de l'escadre de M. de Blénac à Saint-Domingue, pendant un séjour de quatre à cinq mois dans cette île, monta à plus de cinq cens mille livres: une dépense si forte démontre aux yeux de tous, que les intentions du Gouvernement sont pleines de bonté & d'humanité, & qu'elles tendent au plus grand bien, sans égard à la dépense: mais les moyens les plus coûteux, ne sont pas les plus efficaces. On ne négligea aucun de ceux dont une pratique plus charitable qu'éclairée crut pouvoir se servir pour le soulagement des malades & des convalescens: outre deux livres de viande fraîche pour chaque homme, on fournissoit journellement une volaille pour sept hommes, & ce régime si bon en apparence fut secondé par des soins assidus, & par ce qu'on appelle des douceurs de tous les genres: malgré cela il périt près d'un tiers des équipages; & ce qui fait clairement connoître, par un contraste frappant, qu'une si grande perte fut bien moins causée par la force & l'intensité du mal, que par la qualité des alimens & la nature des secours, c'est que vingt-six hommes de la même escadre, atteints de la même maladie, rembarqués à bord de la frégate la Calipso, commandée par M. de Rosnevet, se rétablirent parfaitement à la mer, par le traitement sagement raisonné de M. Herlin, Chirurgien de cette frégate. Au lieu de les fatiguer de remedes, il se contenta de les mettre au riz pour principale nourriture, de leur donner quelquefois des pruneaux, & de permettre aux convalescens quelques morceaux de volailles, dont ils furent redevables à la générosité du Capitaine, celles qu'on avoit destinées aux malades ayant été submergées. On leur donnoit aussi quelques verres de bon vin, & les convalescens avoient à leur déjeûné une orange douce, du vin, un peu de sucre & de bon pain.

L'escadre de M. de l'Eguille, composée de trois vaisseaux de guerre, dépensa, pour les hôpitaux particuliers qui furent établis à Rio-Janeïro, sept cens mille livres en deux mois & demi, dans un pays où les substances animales ne sont pas à un prix bien haut: malgré cette dépense, on perdit beaucoup de monde, tandis que les malades qui étoient aussi nombreux dans l'escadre de M. de Marnières se rétablirent tous à la mer avec du riz, & à très-peu de frais.

M. Meslier, Chirurgien de la marine, étant alors au service d'Espagne, conseilla à M. Duguain, commandant le vaisseau le Jesus-Maria-Joseph, qui partoit du Pérou pour revenir en Europe, de préférer aux viandes salées, un approvisionnement de légumes secs de toute espéce; cent quatre-vingt hommes d'équipage, & plusieurs passagers, n'eurent point d'autres nourritures; la traversée fut de six mois, & le Capitaine ne perdit pas un seul homme.

On peut encore, sur cet objet, citer le témoignage de M. le Chevalier Fouquet. Il a vu un des vaisseaux de l'escadre de M. le Duc d'Anville, nommé le Larisson, sauvé par vingt soldats de Marine, qui s'étoient garantis du scorbut, si universel dans cette escadre, pour s'être privés, par économie autant que par goût, de toute salaison, & pour n'avoir vécu que de légumes secs, & de biscuit, avec la ration ordinaire de vin, & la soupe de l'équipage.

Des faits si nombreux & si bien constatés, pourroient-ils laisser l'ombre de doute sur la nécessité de changer la nourriture des Matelots, & sur les grands avantages que présente la nourriture végétale? On ne sçauroit trop en étendre l'usage, non-seulement parmi les gens de mer, mais encore parmi les troupes de nos Colonies. Quoi de plus inconséquent que de nourrir des Soldats avec des viandes salées, dans des pays très-chauds, où toutes les humeurs tendent à l'alkalescence, & à une acrimonie putride! Ces sortes d'alimens n'ont-ils pas déjà atteint les premiers degrés d'une dépravation, qui ne peut que se continuer dans les vaisseaux de l'économie animale? Quel désordre n'y causent pas infailliblement des substances indigestes & viciées, quand on en fait sa nourriture ordinaire? Les farineux & les légumineux seront au contraire une ressource assurée contre les maladies qui enlèvent dans nos Colonies un si grand nombre d'hommes précieux: je n'ignore pas quelle est la force de l'habitude & du préjugé; mais peuvent-ils être de quelque poids, quand il s'agit du salut & de la conservation de l'espece humaine? Si l'on croyoit cependant devoir quelqu'égard au préjugé & à l'habitude; s'il sembloit plus convenable de les détruire pied à pied par la conviction, que de les renverser tout d'un coup par l'autorité, on peut ne pas exclure d'abord toutes salaisons de l'approvisionnement des Matelots, mais seulement en diminuer beaucoup l'usage; ils s'accoutumeront insensiblement, & même assez promptement, à une nourriture incomparablement plus saine, & finiront par préférer le régime végétal à tout autre, pourvu qu'en leur procurant les moyens de le varier par divers assaisonnemens, on prévienne une trop constante uniformité, qui pourroit produire la répugnance & le dégoût.

Voici ce que je propose pour y parvenir.

Le Dimanche & le Jeudi à dîner. La moitié de la ration ordinaire de lard, & quatre onces de riz pour chaque homme. Le Lundi & le Vendredi. Cinq onces de riz à dîner par chaque homme, assaisonné avec une demi-once de sucre & un peu de gingembre. Le Mardi, le Mercredi & le Samedi à dîner. Six onces de lentilles assaisonnées avec des oignons confits au vinaigre, le sel & une demi-once d'huile, ou six onces de féves blanches, ou six onces de pois.

Les soupers seront composés comme à l'ordinaire, avec cette différence, qu'au lieu d'huile d'olive, on donnera, pour assaisonner la soupe, une once d'oseille préparée au beurre[1].

[ [1] Nota. Dans les cas où l'on ne pourra pas préparer l'oseille au beurre, on ajoutera à la soupe des oignons confits au vinaigre.

Dans les cas où l'on ne pourra pas donner la soupe à l'équipage, on y substituera la ration de fromage, ou deux onces de miel.