Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre. Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut sur chaque grain leur priere ordinaire, stafre valla. Il avoit un bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller & à ma nourriture.
Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.
En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail, vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on faisoit à un Chrestien.
Chapitre VI.
Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie.
Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, & qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.
Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux & faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable & le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence & l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.
L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche, l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible, lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau & avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice. L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son apostasie.
La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins & les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens, se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin, il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité, lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban. Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.
On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence, l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, & qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer, Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie, & ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée où il est mort en 1676.