Chapitre VII.

La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie: Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha.

La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence. J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son fils, dont j'ay embrassé la Regle.

Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois & moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, tolle grabatum tuum & ambula in pace. Le lieu où nous allions estoit éloigné d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque respect pour les Chrestiens.

La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures. Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur, par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin, me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait changer de place incessamment.

A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa presence ces paroles Greques, Matapani, Matachristo, appellant Dieu & la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en Arabe, Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet, ha Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, Nasche un Greco, Nasche un Turco, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la liberté de boire du vin.

Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste & les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts & des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes âgées en estre incommodées durant quatre mois.

La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner. Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.

Chapitre VIII.

Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des Esclaves Venitiens qui sont découverts.