L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir de jugement certain ny sur ses mœurs ny sur sa fortune, tel paroist sur la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party, & le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de s'enfuir de nuit.
Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre & observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course, Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre si austere le crime de son infidelité.
L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, & le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les vœux de son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le reste de l'Italie & la France.
Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette, Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.
Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages, parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase, qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes & de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux travaux les plus penibles.
Chapitre IX.
Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres.
Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur que les François alloient témoigner dans l'Afrique.
Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait, ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup. La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée, qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur y est insupportable & la peste presque continuelle.