En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant que les Turcs s'en railloient il luy dit, Seignor Consule per que non restar à casa tova quando ti estar sacran? Monsieur le Consul pourquoy ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer; Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, & le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha, Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever aqua. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.
Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul, le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers; mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre, & le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, & que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie, il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers & de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis, dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque, qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur commerce.
Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence, avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul, que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter, qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, & avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte & dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.
Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, & commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit d'estre heureux en ses amours.
Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage, le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles & des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, & font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes, qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes comme faisoit Caïn aprés son fratricide.
Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs, le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, & sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain, ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des vœux au Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain & à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, & estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent rien.
Chapitre X.
L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly.
Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans. Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents & eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir, m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité & que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer & nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel; à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque. Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, & lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes, mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains, ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente, parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail; Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter, pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau, & mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts, puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à dix jours.
Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente, & à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs, ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade; Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.