Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau. Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; & comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où succomberent des personnes plus robustes que moy.

Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf, âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années; Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson delicieuse.

Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou, un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu, prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf, lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas, c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa sœur luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, & luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, & pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de ceux de sa fille.

Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes & leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent, bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez, le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces & furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods & la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure qu'elle n'estoit.

La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient & cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines & des œufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables & que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds, les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes, n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.

Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté, qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée, mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret. Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete d'exaucer ses vœux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon cœur de tant de bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en perdois la memoire, & j'ay souvent fait des vœux au Ciel pour la conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs. Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, & trente sols.

Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job, visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles, & de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes & des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une terre étrangere.

Chapitre XI.

L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur.

Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises, ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain; je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville. Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance, ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.