Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume. Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire, lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle donna de la terreur aux Gibelins.
Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage, quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur Prophete.
Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Bœufs, des Lions, des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis; l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, & derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer, qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, & complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras & les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté; mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité.
Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens, les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands & les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie. Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Bœuf, six Moutons & quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent. Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.
Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit, écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons, parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation, fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, & retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs qui tomberent sous leurs mains.
Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie, estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs. L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, & avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau. Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, & autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins, estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.
Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail, sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople, qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris. Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane, sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice, ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la recommandation des Religieux.
Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, & Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens & aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.
Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, & que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre, il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction de ses crimes.