Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté.
Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, & peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit. Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards, deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle & femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.
La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde, inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres & demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls & Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis qui chanceloient dans leur Religion.
Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez. C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, & par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, & generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert; comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres & on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.
Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable & que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, & mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens & des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent & trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence. Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.
Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins, & s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers, sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches; ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.
Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse, & l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé. Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont obligez par un quatriéme Vœu de rester en ostage quand l'argent ne suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes, Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage? J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses & des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que ces Infideles me vouloient procurer?
L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine, car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe, Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon, pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme à moy.
Chapitre XIII.
De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque.