J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque, qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé, on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer, & de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises & en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des provisions.
Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, & faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet, lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage, afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des vœux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.
Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues, l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries & d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur respect & de leur admiration.
Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles & des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes & si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages, les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus d'avarice que de pieté.
Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep & estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin. Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests, sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon cœur l'assistance de la Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de compassion me dit ces paroles Arabes, Alla ya Meschin timpehy fy Bledy, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays. Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors, car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly.
La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs. La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, & qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons, le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité, si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui fut ravy d'estre délivré de leurs insultes.
Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R. R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes, dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez & si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit incommodé & incapable de travailler.
Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere, laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires. Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, & comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste & assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment, puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes & de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir les réjoüissances publiques.
Chapitre XIV.
Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de sa sœur.