Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes, elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années. Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, & frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, & la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement. Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée, Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.
Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, & regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui fait le principal sujet de cette Histoire.
Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme. La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un & l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne. Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses interests.
Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret. Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France, songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques & de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit fait empoisonner.
J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de sa sœur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années. Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une sœur qu'il avoit de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa sœur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa sœur par la main, la conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles, car la sœur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa sœur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, & il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il donne à sa sœur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.
Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les Corsaires enlever sa sœur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par cette nouvelle que sa sœur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise pour en faire échange avec sa sœur. On équipoit à Palerme deux Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy & un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une sœur dont il avoit causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie. Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria Dieu de les en délivrer, ses vœux furent exaucez, le Navire aprochant de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage & le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire part de ses avantures.
Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa captivité & celle de sa sœur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite travailler à celle de sa sœur. Comme il estoit de qualité & bien fait de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie. Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit demeuré dans l'Impuissance de le racheter.
J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'elle estoit la sœur de Dom Julio, c'est pourquoy feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises jusqu'à l'enlevement de sa sœur dans les Brigantins des Corsaires. A l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison. S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, & c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de sa sœur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir, je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son moyen il pouvoit avoir Audiance de sa sœur. Il me répondit qu'il pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa sœur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa sœur dont le Captif nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la vengence de sa sœur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa sœur en sa faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere. L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde & la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son cœur le passé, que les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa sœur luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes de foy que Dom Julio fut racheté par sa sœur au retour de la Meque, & qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté.
Chapitre XV.
L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste, Vœu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Vœu qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs.