Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à un Arabe.

Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, & que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, & l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, & visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.

Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le Senat de six cens Sequins d'or.

Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S. Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes, de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.

Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis
Stare urbem, & toto ponere jura mari
Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces
Jactet, & illa sui mœnia Martis ait,
Si Tiberim pelago præfers en aspice utramque,
Illam homines dicas, hanc posuisse Deos.

Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent; ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des mœurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs, font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie, l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie.

L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.

Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste & de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, & disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades.

On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.

Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là. L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, & les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger, heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux Chrestiens.