Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de Barbarie.
Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, & durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, & le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.
La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2. écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes. Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis, je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion embrasser la Mahometane.
Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres, les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie. Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha, devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter; ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur Religion.
Chapitre II.
Description de Tripoly, Mœurs, Commerce & Richesse de ses Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité.
Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly, qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, & dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, & habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames & méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté, estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique.
Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins, & ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de l'Alcoran, & méprisent les Arabes.
Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, & appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines & les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville, qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les Chrestiens qui travaillent à la Campagne.
Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens & Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, & l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.