La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte & Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise, alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie, qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient armez en courses firent des prises considerables; les Renegats accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente en peu de temps.
Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité, qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité, furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon. Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage, qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez, exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere. Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge & le Pere des Captifs.
Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit; Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez. Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, & les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité.
Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes.
En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent souvent & sans jamais commettre d'insolence.
La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme, ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années, se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly.
Chapitre III.
Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé, sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait couper la teste.
La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.
Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien, il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement, qu'il renonçoit de tout son cœur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat, le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens & des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny toûcher son cœur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son cœur aussi vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes.