Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son cœur qu'il avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, & pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs. Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si perilleuse à la foy d'un Renegat.
Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans. Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare & quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent. Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux, affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment, & n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes & d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume, ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha. Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit. Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais & prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs; Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à Tripoly.
Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure, & d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table, assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.
Chapitre IV.
Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire, l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de l'Autheur.
Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine. Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes & desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, & l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie Mors est malis vita bonis. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, & d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue; Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.
Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile, ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les doigts.
A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires, en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville, lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée & qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur fit present de Bœufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de Barbarie.
Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de deux lieuës.
Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau, rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux aux heures dérobées.