Il nous serait difficile de nous représenter exactement la magnificence des fêtes par lesquelles César inaugura son avènement au pouvoir. Rien ne peut, de notre temps, nous en retracer l’image. Revêtu d’habits magnifiques et sur un char traîné par des chevaux blancs, comme le second fondateur de Rome, en vertu d’un décret spécial du Sénat, il traversa en triomphateur la foule de ce peuple d’origine cosmopolite, qui avait reçu des vivres et des boissons en abondance, et auquel il avait voulu faire goûter les vins et les mets les plus rares : le Chio, le Falerne, et les Murènes tant vantées[544].
[544] On peut voir, dans l’ouvrage de M. Duruy, les détails curieux de cette fête somptueuse, t. II, p. 490.
Il y avait alors 320,000 frumentaires à Rome.
Son char triomphal était escorté par quarante éléphants chargés de lustres étincelants. Des spectacles de toutes sortes furent donnés ; il y eut, dans l’arène, des combats de taureaux sauvages et de lions ; quatre cents lions furent tués en un jour ; puis on ouvrit les écluses du cirque, et l’arène, se transformant en un lac superbe, des galères de Tyr et d’Égypte y livrèrent un combat naval ; il y eut aussi une bataille où les hommes et les bêtes féroces combattaient ensemble ; dans l’une d’elles, on vit s’entretuer 1,000 fantassins, 600 cavaliers et 40 éléphants. César fit enfin, à l’occasion de ce même triomphe, la dédicace de ce temple consacré à Venus genitrix, de laquelle il prétendait descendre, et qu’il avait construit sur le terrain acheté par lui ou par ses amis, plus de vingt millions de francs, pendant la guerre des Gaules, pour en faire un nouveau Forum.
Si l’on eût recherché les origines de ces centaines de millions dépensés en fêtes, pour le plaisir du peuple-roi, que de souffrances et de larmes, on aurait trouvées aux humbles et innombrables sources de ces richesses, qui allaient se ramifiant à l’infini, sur le sol désolé des provinces, pour affluer vers Rome.
Cicéron, auquel il faut toujours revenir, pour reconstituer les traits de ces tableaux, disait, dans son discours sur la loi Manilia : « On ne saurait croire, Romains, tout ce que nous ont attiré de haine, parmi les nations étrangères, les injustices et les passions de ceux que nous leur avons envoyés pour les gouverner. Quel temple croyez-vous donc sacré pour nos magistrats, quelle est la cité qu’ils ont respectée, quelle maison est restée pour eux fermée et suffisamment défendue ? On se demande à quelles villes riches et bien pourvues on pourra chercher querelle pour satisfaire la passion de piller, sous prétexte de guerre[545]… » Et dans une Verrine, il disait encore : « Toutes les nations sont en larmes ; tous les peuples libres font entendre leurs plaintes ; tous les royaumes enfin en appellent de notre cupidité et de nos injustices ; il ne reste plus jusqu’à l’Océan un lieu assez lointain, assez caché pour que, dans notre temps, la passion et l’iniquité des nôtres n’aient pu y pénétrer. Ce n’est plus de la force des armes, ou de la guerre, c’est du deuil, des larmes et des plaintes, que le peuple romain ne peut plus soutenir le fardeau… La République court à sa ruine, si les méchants, soutenus par l’exemple des méchants, restent à l’abri de toutes poursuites et de tout danger[546]. »
[545] Pro lege Manilia, XXII.
[546] Cicéron, Verr., act. II, lib. III, 89.
C’était cependant, une ère d’amélioration qui allait commencer pour les provinces. Montesquieu a dit que de la perte de la liberté à Rome, naquit le salut des provinces. M. Duruy a écrit dans son remarquable chapitre sur les réformes de César : « Au milieu de ces fêtes dont le dictateur payait sa royauté, il n’oubliait pas qu’il avait à légitimer son pouvoir, et que s’il prenait la liberté, il devait donner en échange l’ordre et la paix jusqu’à son consulat ; c’était dans le peuple, puis dans les chevaliers, qu’il avait placé son point d’appui ; pendant son commandement en Gaule et durant la guerre civile, il l’avait pris dans l’armée ; maintenant, il voulait le chercher dans un gouvernement sage et modéré, dans la fusion des partis, dans l’oubli des injures, dans la reconnaissance universelle pour une administration habile et vigilante. » Son succès l’avait rendu hostile à ces débauches de tout genre qu’il avait côtoyées, ou partagées, quand il était l’ami de Catilina ; son génie dominateur lui fit rechercher, par l’autorité de la force, la paix publique devenue nécessaire au salut de l’État, et au maintien de sa propre puissance.
C’est par là, plutôt que par un penchant naturel, qu’il devint le protecteur des provinciaux, car nous savons tout ce qu’il leur avait pris sans scrupules.