Bien loin d’être opposable à ceux qui considèrent comme nous, avec M. Belot, les lois romaines comme ayant été constamment et rigoureusement ploutocratiques, le passage énergique de Cicéron est donc pour nous, plutôt comme un rayon très lumineux, projeté sur les mœurs publiques et privées, de ces temps de bouleversements pour les affaires de l’État, aussi bien que pour les fortunes privées.

Les dictatures de fait s’étaient succédé par secousses et soubresauts ; le peuple affolé était condamné à subir, pour vivre, une dictature plus absolue que toutes les autres et plus persistante ; il perdit la liberté dont il avait tenté tous les abus ; il semblait ne pouvoir conserver l’existence que par la servitude. Il devait être comme les esclaves : A servatis servi.

Les publicains, que César avait voulu ramener par des concessions et des faveurs, pressentaient, sans doute, un ennemi redoutable dans cet homme résolu, qui ne devait vouloir, au fond, ni de leurs caprices, ni de leurs abus, ni de leur influence, ni même de leurs conseils, puisqu’il devait tout faire par lui seul dans l’État.

Ils ne se trompaient donc pas, en s’unissant contre les armées du dictateur, aux troupes de son ennemi. C’est César qui le dit lui-même[541] : « Pompée », écrit-il, « avait eu une année entière pour faire ses préparatifs. Aussi avait-il rassemblé une flotte considérable, tirée de l’Asie, des Cyclades, de Corcyre, d’Athènes, du Pont, de Bithynie, de Syrie, de Cilicie, de Phénicie, d’Égypte. Partout on avait construit des navires et levé de grosses sommes sur les princes, les Tétrarques, les peuples libres et les compagnies fermières des impôts dans les provinces dont il était le maître[542]. » Il n’eut pas de peine, sans doute, à obtenir le concours de ses anciens alliés, les financiers romains, et nous savons quelles étaient les ressources de ces compagnies, qui couvraient encore à ce moment, comme un vaste réseau, les riches et nombreuses provinces placées sous les ordres de Pompée.

[541] César, De bell. civ., III, 3-5.

[542] César, De bell. civ., III, 3 et 103.

« Depuis le commencement de la guerre », écrit M. Duruy, « la gêne était générale, le crédit nul : tout le numéraire semblait retiré de la circulation et l’on craignait une abolition générale des dettes, ce qui aurait amené une affreuse perturbation. César recourut à un heureux expédient déjà employé. Il nomma des arbitres pour faire l’estimation des immeubles d’après le prix où ils étaient avant la guerre, et ordonna que les créanciers reçussent tout ou partie de ces biens en payement, après qu’on aurait déduit des créances, les intérêts déjà payés[543]. » Un pareil procédé, que nous avons eu plus haut l’occasion de signaler, en son lieu, ne serait pas plus du goût des créanciers de notre temps, qu’il ne le fut, probablement, du goût des créanciers de Rome ; et cependant, tel était l’état des esprits, que ce furent les débiteurs qui se montrèrent déçus. C’est ce que prouve M. Duruy par une note insérée à la suite du texte que nous venons de transcrire : « Les lettres de Salluste disent que César, en n’abolissant pas les dettes, trompa l’espoir de beaucoup, qui s’enfuirent dans le camp de Pompée, où ils trouvèrent un asile inviolable, quasi sacro et inspoliato fano (Ep. II, 2. Suétone, 42). Cicéron répète plusieurs fois la même chose. »

[543] Duruy, Hist. rom., t. II, p. 257. — Voy. aussi Cicéron, Ad Attic., II, 16 ; 695-59.

Après une première réforme judiciaire de l’an 699-55, en 708-46, César en fit une autre. Il étendait à tous les chevaliers la capacité de juger les causes publiques, et il l’enlevait aux tribuns de la solde. Mais il savait bien qu’il était le maître de tout le monde, et cette nouvelle loi judiciaire, quelque favorable qu’elle fût aux chevaliers, c’est-à-dire aux publicains, ne devait diminuer en rien la sujétion où l’ordre tombait.

Lorsque César fut arrivé définitivement à la domination, il avait changé d’attitude, et l’on sentit bientôt qu’avec lui, le désordre allait céder la place à une discipline rigoureuse, qui ne voulait admettre ni des obstacles ni des limites.