[537] Cicéron, Ad Attic., I, 17.
César pensa, un peu plus tard, qu’il fallait rallier cet ordre à sa cause, il en trouva là l’occasion ; deux ans après, nous le voyons, en effet, accorder, pendant son consulat, la remise du tiers du prix des fermages d’Asie et donner ainsi aux publicains des plus grandes compagnies de l’État, ce qu’ils réclamaient depuis longtemps.
Leur prétention n’était pas cependant très juste, et Cicéron avoue qu’il eut quelque honte à la soutenir. Il plaida sans scrupules la cause des publicains, et l’on s’étonnerait de le voir reprocher à Caton ses résistances dans cette affaire, comme excessives[538], si l’on ne savait combien l’esprit de parti peut enlever, même aux hommes les plus éminents, leur sagesse et leur impartialité. Au surplus, le désordre étendait de plus en plus ses lamentables effets. Quel peuple aurait pu résister aussi longtemps que les Romains, à tous les maux accumulés qu’ils avaient à souffrir ? Les affaires privées en subissaient, comme toujours, les fatales influences ; le mal était partout, dans les esprits comme dans les fortunes. Cicéron nous a fourni une preuve particulièrement saisissante de cet état de désarroi des mœurs privées, dans une de ces lettres à Atticus, si pleines de détails curieux, qu’avec ce qu’elles contiennent, on pourrait reconstituer la vie tout entière des Romains de ce temps.
[538] Cicéron, Pro Murena. Parmi les exemples de l’obstination systématique de Caton, Cicéron rappelle ce que fit ce dernier contre les publicains : « Petunt aliquid publicani ? Cave quidquam habeant momenti gratia. » C’est à Cicéron lui-même qu’il faudrait plutôt reprocher d’avoir soutenu une cause qu’il savait injuste et mauvaise. — Ad Attic., I, 17 et 19.
Cicéron raconte à son ami que lorsqu’on eut constitué le jury de l’affaire de Clodius Pulcher, en 692-62[539], ce jury se trouva formé, à la suite des récusations permises à l’accusateur, de sénateurs tarés, de chevaliers mendiants et de tribuns de la solde qui n’avaient pas un sou dans leur bourse[540].
[539] Il s’agissait, dans cette affaire, d’une poursuite dirigée contre Clodius Pulcher, jeune patricien débauché qui s’était introduit dans la maison de César sous un déguisement de danseuse, pendant que Pompeia, femme de César, célébrait les mystères de la bonne Déesse avec des dames romaines. Clodius fut poursuivi comme sacrilège sur l’insistance de plusieurs sénateurs et particulièrement du rigide Caton. César protesta de l’innocence de sa femme, mais il la répudia en prononçant ces mots bien souvent répétés depuis : « La femme de César ne doit pas être soupçonnée. » Suétone, César, 74.
[540] Cicéron, Ad Attic., I, 16.
Si on y réfléchit, on se demande tout naturellement, comment il en pouvait être ainsi, sous le régime de la loi Aurélia alors en vigueur, et en vertu de laquelle les juges devaient avoir un cens minimum de quatre cent mille sesterces. M. Belot, au système duquel on pouvait opposer ce texte, qui semble contredire sa théorie purement ploutocratique, en a donné l’explication. Il dit : « Tel propriétaire pouvait posséder de grands biens et n’être pas moins chargé de dettes et obéré par les emprunts. » Cette observation nous paraît juste assurément pour certains cas ; mais le censeur était un magistral supérieur qui, en établissant les classes du cens, ne devait pas se borner, malgré les anciens principes, à constater l’état matériel des propriétés. Sa mission morale, étendue jusqu’à l’arbitraire le plus absolu, devait lui indiquer et même lui faisait un devoir d’aller au fond des consciences et des fortunes. Certainement, on pouvait le tromper et il devait commettre des erreurs ; mais ces erreurs pourraient-elles suffire à expliquer les mots énergiques et flétrissants de Cicéron ? Il faut, pensons-nous, adopter comme plus vraie, plus conforme aux mœurs, cette seconde explication de l’Histoire des chevaliers. « On pouvait, d’un cens à l’autre, dissiper sa fortune. »
Rien n’est plus conforme à la vraisemblance, que ce bouleversement des patrimoines même les mieux établis, dans cette société agitée par les secousses les plus violentes, par les mesures les plus inopinées, et les plus despotiquement révolutionnaires. Les partisans de Sylla, de Cinna ou de Marius, de Pompée, de César, d’Antoine ou d’Octave avaient passé successivement, parfois du matin au soir, de l’opulence à la misère ou inversement, avec la plus redoutable facilité. Ainsi on peut s’expliquer aisément, que tel chevalier, riche au moment du classement, fût, avant la fin du lustre, depuis longtemps réduit à la pauvreté. Il est toujours périlleux de courir les aventures politiques en temps de révolution, et beaucoup y étaient amenés par le courant, ou contraints par les circonstances.
Cela devait être vrai, surtout des spéculateurs romains, dont les affaires politiques devaient ébranler fortement le crédit. Nous avons entendu Cicéron l’expliquer à l’occasion de la guerre de Mithridate. Ils pouvaient courir à leur ruine, par une de ces hausses ou de ces baisses subites sur les denrées, dont parlent les historiens, ou même sur les actions, les partes qui pouvaient perdre tout à coup leur valeur, comme elles pouvaient devenir « carissimæ. » Nous disions, en parlant des affaires du Forum, que les naufrages étaient fréquents entre les deux Janus ; cela dut être plus vrai que jamais, dans cette période qui s’étend de Marius à Auguste, et qui fut marquée par les plus affreuses tempêtes politiques et financières.