Cicéron avait soutenu très énergiquement, pendant son consulat de 690-64, les chevaliers, et particulièrement les publicains, après les avoir défendus et même exaltés à toute occasion dans ses discours. Mais déjà cette même année, il constatait la décadence, qui leur était commune avec toutes les institutions anciennes de l’État. Il disait dans son discours pour Rabirius : « Lorsque l’ordre équestre, et quels chevaliers c’étaient, dieux immortels ! lorsque nos pères, les hommes de ce temps passé, avaient à eux une si grande part du gouvernement et en possédaient toute la dignité[535]… »
[535] Cicéron, Pro Rabirio, 7 : « Quum equester ordo, at quorum equitum, Dii immortales ! patrum nostrorum, atque ejus ætatis, quæ tum magnam partem reipublicæ, atque omnem dignitatem tenebat. »
Ceci ne l’empêchait pas de pouvoir dire, six ans plus tard : Proximus est dignitati senatus ordo equester. C’est que chaque chose avait gardé encore sa situation relative, dans la hiérarchie sociale, pendant que toutes les institutions de l’État s’abaissaient dans une déchéance commune.
César, entre les mains duquel vinrent se terminer toutes ces luttes, avait pris trop activement part aux événements publics, pour n’avoir pas rencontré longtemps avant son arrivée au pouvoir les publicains sur son passage ; il avait trop d’esprit politique, pour n’avoir pas tenu compte de cette force redoutable. Il commença par les combattre. Mais lorsqu’il voulut arriver au rang suprême, impuissant à les faire tomber d’un seul coup, il vit qu’il était nécessaire de ne pas s’en faire de redoutables ennemis, il les traita d’abord avec faveur.
La conduite de César avait été, pour le moins, équivoque dans le procès de Catilina ; or, Catilina était redouté autant que détesté des chevaliers, des financiers et des manieurs d’argent de tout ordre. Tandis que Cicéron attaquait avec toute la force de son éloquence et de son patriotisme, l’odieux démagogue qui voulait abolir toutes les dettes, et se proclamait lui-même le futur dictateur de la banqueroute, César, déshonoré à cette époque par ses relations, par ses mœurs, indulgent pour tous les vices, se rattachait à Catilina ; il résistait au courant qui allait emporter l’ennemi de la République. Il ne put pas se refuser à voter pour la condamnation à mort ; un vote contraire eût, d’ailleurs, été inutile, mais il vota contre la confiscation des biens de Catilina et de ses complices.
Son attitude avait été si mauvaise, aux yeux des chevaliers, que ceux-ci, réunis en armes après la séance du Sénat, sur les degrés du Capitole, l’auraient probablement massacré, s’il n’eût été défendu par quelques sénateurs avec lesquels il sortait du temple de la Concorde.
Il fut long à oublier le danger que lui avaient fait courir les hommes de finance et à le leur pardonner, car, cinq ans après, en 696-58, le consul Gabinius disait encore qu’il leur ferait payer les nones de décembre et la montée du Capitole[536].
[536] Cicéron, Post reditum, 5 ; Pro Sextio, 12.
C’est à son instigation qu’en 691-63, le tribun Rullus proposa la loi agraire, contre laquelle Cicéron prononça plusieurs discours. Cette loi, qui pouvait être opportune pour réparer les maux faits par Sylla, était préjudiciable aux publicains, auxquels elle enlevait des terres à exploiter. Cicéron le dit formellement pour la compagnie de Bithynie : « Rullus jubet venire agros Bithyniæ quibus nunc publicani fruuntur. » C’était, peut-être, une raison de plus pour que César tînt à faire passer la loi.
En 693-61, les publicains d’Asie demandèrent une résiliation de leur bail comme trop onéreux, ou une réduction de ce qu’ils devaient au trésor. Ils avaient fait cette réclamation sous les inspirations de Crassus : « Ut illi auderent hoc postulare Crassus eos impulit[537]. » Le Sénat refusa, sur les instances réitérées de Caton ; l’ordre équestre, irrité, se sépara du Sénat.