[585] Nous avons déjà rapporté ce fragment d’Horace, Sat., II, III, supra, p. 191, [note 354]. Lorsque Horace écrivait ses satires, l’œuvre économique d’Auguste n’était pas accomplie ; il pouvait donc être encore question des jeux de bourse et de la spéculation sur les partes des publicains, dont le cours variable se prêtait, plus que toutes autres valeurs, aux opérations aléatoires. Mais le régime ancien s’écroulait de toutes parts. Sur l’époque où furent écrites ces satires, voy. G. Boissier, Nouvelles promenades archéologiques, p. 6. Paris, 1890. — Histoire de la vie et des poésies d’Horace, par Walckenaer. Paris, 1858, t. I, p. 118.
Il faut ajouter aux textes d’Horace, les textes innombrables de Cicéron sur les societates, avec leurs participes, leurs socii, leurs magistri, leurs courriers, qui se retrouvent en foule tous les jours sur la même place, et notamment ce Terentius Varron, qui y arrive, lui aussi, « quum primum M. Terentius in Forum venit », pour y perdre beaucoup d’argent avec les publicains : « maximis enim damnis affectus est. » Voilà les temps antérieurs aux réformes d’Auguste[586].
[586] Cic., Ad famil., XIII, 10. Voy. supra, [p. 84].
Depuis cette époque, au contraire, il n’est plus jamais question dans aucun texte, soit littéraire, soit juridique, ni de ces aventures, ni de ces trafics, ni de ces enseignements périlleux des Janus. On ne cesse pas de jouer sous l’empire, on joue affreusement ; mais c’est ailleurs, et autrement, que l’on va exposer ou perdre sa fortune.
Ainsi, dans les œuvres de Martial, de Suétone, de Juvénal et des pères de l’Église qui écrivaient au temps où les publicains et leurs spéculations avaient été dispersés pour toujours, le jeu et les joueurs sont flagellés à diverses reprises, mais il n’y a plus rien de commun entre ces joueurs et les affaires d’argent du Forum et des argentariæ. Il ne s’agit plus désormais que de l’alea damnosa, d’ancienne origine, et du fritillus, du cornet à dés qui distribue la chance. On ne va plus à la mensa du banquier, ou à l’argenteria, ou à la basilique, comme autrefois, on va au hasard de la table de jeu, « ad casum tabulæ », et l’on s’y ruine, comme on le faisait jadis parmi les manieurs d’argent des deux Janus, dont il n’est plus question.
Comment pourrait-on comprendre que, brusquement, tous les écrivains romains, et spécialement les satiriques, les comiques, les anecdotiers si compendieux sous l’empire, aient cessé de parler de ces scandales publics, s’ils s’étaient continués de leur temps, comme au temps de la république.
Assurément le génie pénétrant et acerbe de Juvénal se fût attaqué, plus énergiquement encore que celui d’Horace, à ces excès provoquants de la spéculation, à ces chutes misérables, à ces triomphes orgueilleux et immoraux de la chance, qu’avait flétris l’aimable courtisan de Mécène et d’Auguste.
Or, pas plus que les autres, Juvénal n’en a dit un seul mot. La passion du jeu n’a pas cessé de sévir autour de lui ; il en signale les désordres ; le jeu revient souvent sous sa plume vengeresse, mais transformé et pour ainsi dire cantonné. Dès sa première satire, il lui lance une véhémente apostrophe : « Quand donc », dit-il, « la cupidité s’est-elle plus ouvertement étalée que de nos jours ? Quand les hasards du jeu ont-ils plus absorbé les âmes ? Ce n’est plus avec des sacs d’argent que l’on va courir les chances de la table de jeu, on y fait porter à ses côtés son coffre-fort » ; mais plus un mot des Janus.
. . . . . . . . . . . quando
Major avaritiæ patuit sinus ? alea quando