[87] Ad Quint., II, 10, (633-655).

Ainsi passait le temps. On causait gaiement, on déridait même assez facilement jusqu’à Trébatius, le grave jurisconsulte ; on organisait des parties de pêche à la mer et dans les lacs, des repas champêtres, des excursions ; on allait aux spectacles, aux jeux et aux fêtes de la ville voisine ; on expédiait des courriers et on en recevait ; on dissertait et l’on riait des mets nouveaux ou des surprises de la température.

Et dans le cours rapide de cette vie de plaisir et de luxe, le maître du logis trouvait encore le temps de se recueillir, de lire les œuvres des littérateurs et des poètes, de composer des vers, d’écrire d’innombrables lettres et de savants livres de philosophie. Sans doute, il préparait aussi ses discours, sous l’inspiration de cette nature si riche d’elle-même, et si belle de tous les raffinements de l’art et de la fortune.

Telle était, avec moins d’art, de goût et d’esprit assurément, mais avec la même opulence, la vie de beaucoup de ces publicains, de ces banquiers, de ces negotiatores enrichis des dépouilles du monde, plus portés à la dépense, évidemment, que les vieux magistrats ou les patriciens de Rome.

Comme aujourd’hui peut-être, ces hommes nouveaux aimaient le luxe brillant, plus encore que les douceurs de la vie intime ; ils étaient arrivés tout à coup aux plus étonnantes faveurs de la fortune, et c’étaient des Italiens amoureux des modes de la Grèce. Les Romains de l’antiquité allaient disparaître pour toujours.

Section V.
La fortune de Cicéron.

En suivant, dans ses détails, l’existence très coûteuse de Cicéron, on est porté à se demander, comment le fils du pauvre chevalier d’Arpinum a pu suffire à toutes les dépenses que nous venons d’indiquer, et à bien d’autres, encore plus extraordinaires dont nous allons parler avec plus de précision.

M. Gaston Boissier, notamment, s’est posé cette question délicate[88]. Il y a répondu avec l’autorité qui s’attache à sa science, et avec son talent élevé d’historien des mœurs romaines. Sa bienveillance respectueuse pour le grand orateur lui a fait trouver des explications ingénieuses et vraies, mais qui nous paraissent incomplètes ; on dirait qu’il a craint de trop insister.

[88] Cicéron et ses amis, II, 1. — Voy. aussi Tyrrel (The correspondance of Tullius Cicero, introd., p. 34. Dublin, 1855), qui arrive aux mêmes conclusions que M. Boissier ; Hild, Junii Juvenalis satira septima. Paris, 1890, p. 55, et Drumann, Geschichte Roms, t. VI, § 106, p. 381.

Nous sommes tenus, par la nature même de notre étude, à mettre moins de discrétion dans la vérification des comptes, si nous l’entreprenons ; et certes nous manquerions à notre devoir, en négligeant un document de cette valeur sur les mœurs financières des riches de Rome, si ce document existe. Or, nous l’avons assez complet, actif et passif, dans ce qui nous reste de l’énorme correspondance de Cicéron ; discutons-le.